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ÉPÎTRE SERVANT DE PRÉFACE.
Mon désir, frère Castalius, était de faire aborder la petite
barque qui me porte à un tranquille rivage, où je pusse, à mon choix, pêcher,
comme le dit quelqu'un, de petits pois-sons dans les étangs des anciens, et
voilà que vous me contraignez à faire voile vers la haute mer. Vous exigez de
moi que j'interrompe le petit ouvrage auquel j'ai commencé à mettre la main, je
veux dire mon Abrégé des chroniques, et que j'entreprenne de resserrer en un
seul et court volume les douze livres du Sénateur, sur l'origine et l'histoire
des Goths, en descendant de génération en génération, de roi en roi, depuis
l'antiquité jusqu'à nos jours: tâche suffisamment rude, et dont celui qui
l'impose semble ne pas vouloir envisager le poids. Vous ne songez donc pas que
j'ai bien peu de souffle pour emboucher la trompette d'un historien aussi
éloquent. Et, pour aggraver encore la difficulté de l'entreprise, on ne nous
laisse la faculté d'user de ces livres qu'à la condition de n'en point suivre
littéralement le sens. A ne point mentir toutefois, j'ai préalablement passé
jusqu'à trois jours à les relire ces livres, grâce à l'obligeance de l'intendant
de l'auteur; et, bien que je n'en aie pas retenu les mots, je me flatte du moins
d'en posséder parfaitement les pensées et le sujet. J'ai enrichi mon travail de
quelques citations tirées des histoires grecques et latines qui s'y
rapportaient. Enfin j'ai entremêlé au commencement, à la fin, et principalement
au milieu de cet abrégé, plusieurs choses qui m'appartiennent. Ainsi donc ce
livre que vous m'avez forcé d'écrire, sans que je me sois offensé de votre
exigence, recevez-le avec bienveillance; avec plus de bienveillance encore
puissiez-vous le lire! Que si vous y découvrez quelques omissions, vous qui
vivez dans le voisinage des Goths, les faits vous sont présents, ajoutez-les.
Priez pour moi, mon très-cher frère.
CHAPITRE I.
Nos
pères, au rapport d'Orose, divisèrent en trois parties toute la circonférence de
la terre que l'Océan entoure, et les appelèrent Asie, Europe, et Afrique. Le
rond de la terre dans ces trois divisions a été décrit par une quantité
d'auteurs presque innombrable, qui font connaître, non-seulement la situation
des villes et des contrées, mais, ce qui est encore plus exact, le nombre de pas
et de milles dont leur étendue se compose; ils ont même poussé leurs recherches
jusqu'à déterminer, à travers l'immensité de la mer, la position des îles
entremêlées aux flots, tant grandes que petites, auxquelles ils ont donné les
noms de Cyclades ou de Sporades. Quant aux dernières limites de
l'infranchissable Océan, non seulement personne n'a tenté de les décrire, mais
il n'a pas même été donné à qui que ce soit d'y pénétrer: on en a senti
l'impossibilité, des plantes marines arrêtant les vaisseaux, et le souffle des
vents manquant; aussi nul ne les connaît, que celui-là seul qui les a créées. En
récompense, la terre étant habitée, les rivages situés en deçà de cette mer,
laquelle, ainsi que nous l'avons dit, entoure le disque du monde comme une
couronne, ont été parfaitement connus des hommes que leur curiosité a portés à
écrire sur ce sujet. Il y a encore dans la même mer plusieurs îles habitables;
par exemple, du côté de l'Orient et dans l'océan Indien, les Hippodes, la
Jamnésie, brûlées par le soleil : celles-ci sont désertes, il est vrai, mais ne
laissent pas d'avoir une étendue considérable en long et en large. Il y a aussi
la Taprobane, où, sans parler des bourgs et des maisons de campagne, se
trouvent, dit-on, des villes très fortes, la belle Sédalia, Silestantine au
séjour enchanteur, Ethéron. Ces villes, bien qu'aucun auteur ne les ait
décrites, n'en sont pas moins remplies d'une population nombreuse et née dans
leur sein. Dans la partie occidentale, ce même océan contient pareillement
quelques lies, presque toutes connues à cause de l'affluence des allants et
venants. De ce nombre sont, après le détroit de Gadès et non loin de ce détroit,
les deux îles dont l'une porte le nom d'Heureuse et l'autre de Fortunée.
Quelques-uns même comptent parmi les îles de l'Océan les deux promontoires de la
Gallicie et de la Lusitanie, sur l'un desquels on voit encore aujourd'hui un
temple d'Hercule, et sur l'autre le monument de Scipion. Toutefois, comme ils
tiennent à l'extrémité de la terre de Gallicie, ils font plutôt partie du grand
continent de l'Europe que des îles de l'Océan. Quoi qu'il en soit, cette mer a
au sein de ses flots d'autres îles encore, qui portent le nom de Baléares; elle
a l'île Mévania, ainsi que les Orcades, au nombre de trente-quatre, mais non pas
toutes habitées. Elle a aussi à son extrémité occidentale une autre île, du nom
de Thylé, dont le poète de Mantoue a dit:
Que Thylé t'obéisse aux limites du monde.
Elle a enfin cette mer immense du côté de l'Ourse, c'est-à-dire au septentrion,
une grande île qui se nomme Scanzia, dont il nous faudra parler, avec l'aide du
Seigneur; car c'est du sein de cette île que la nation dont vous voulez tant
connaître l'origine sortit comme un essaim d'abeilles pour faire irruption sur
la terre d'Europe. Comment et pourquoi cela arriva-t-il? c'est ce qu'avec la
grâce du Seigneur nous expliquerons dans la suite de cette histoire.
CHAPITRE II.
Maintenant je vais décrire, autant qu'il sera en moi, et en peu de mots, l'île
de Bretagne, située au sein de l'Océan, entre les Espagnes, les Gaules et la
Germanie. Quoique, selon Tite-Live, personne de son temps n'en eût encore fait
le tour et n'en connût la grandeur, un grand nombre d'auteurs n'ont pas laissé
d'émettre sur cette île diverses opinions, d'après lesquelles nous pouvons en
parler. Que de temps n'était-elle pas restée fermée aux armes romaines, quand
Jules César en ouvrit l'accès par des combats où il ne cherchait que la gloire!
Plus tard, le commerce et d'autres causes y appelèrent grand nombre d'hommes; et
l'âge suivant, par le soin qu'il mit à l'explorer, acquit sur ce pays des
notions plus exactes. En voici la description telle que nous la trouvons dans
les auteurs grecs et latins : elle est triangulaire, au dire de plusieurs,
semblable à un cône ; elle s'étend en longueur du septentrion à l'occident; elle
forme un grand angle en regard de l'embouchure du Rhin; ensuite sa largeur se
rétrécit par une ligne qui rentre obliquement et revient sur elle-même pour
pousser deux nouveaux angles. Deux de ces côtés font face l'un à la Gaule,
l'autre à la Germanie. Sa plus grande largeur est, dit-on, de deux mille trois
cent dix stades; sa longueur ne va pas au delà de sept mille cent trente-deux.
C'est une plaine partie couverte de bois, partie de bruyères, où surgissent
aussi quelques montagnes. Elle est entourée d'une mer paresseuse, qui cède
difficilement à l'impulsion des rames et que soulève rarement le souffle des
vents. Les terres sont si éloignées, que leur résistance ne cause aucune
agitation aux flots : en effet, la mer s'étend plus loin en cet endroit que
partout ailleurs. Strabon, célèbre écrivain grec, rapporte que cette île exhale
des brouillards si épais, imbibée qu'elle est par les fréquentes irruptions de
l'Océan, qu'ils obscurcissent la clarté ordinaire du soleil pendant presque tout
le jour, et dérobent cet astre au regard ; mais que les nuits y sont plus
claires. A son extrémité se trouve l'île de Memma, dont parle l'historien
Tacite, riche en métaux, abondante en pâturages, et d'une fertilité plus propre
à nourrir les troupeaux que les hommes. Des fleuves grands et nombreux la
sillonnent en tous sens, et roulent des perles et des pierres précieuses. Parmi
les habitants de la Grande-Bretagne, les Silures ont le teint brun ; ils
naissent pour la plupart avec les cheveux noirs et bouclés; les Calédoniens, au
contraire, ont les cheveux roux, de grands corps, mais mous. On leur trouve de
la ressemblance avec les Gaulois ou les Espagnols : aussi quelques-uns ont- ils
conjecturé que cette île avait eu de tout temps recours à ces nations pour se
peupler. Ces peuples, les rois de ces peuples, tous sont également barbares.
Dion, historien fort renommé, nous apprend que le nom qu'ils se donnent en
commun est celui d'un métal de la Calédonie. Ils habitent des cabanes d'osier,
pêle-mêle avec leurs trou-peaux; souvent même ils n'ont d'autre abri que les
forêts. Je ne sais si c'est pour se parer, ou pour tout autre motif, qu'ils
peignent leur corps à l'aide du fer. Ils se font souvent la guerre entre eux,
soit par l'ambition de commander, soit pour accroître ce qu'ils possèdent. Ils
combattent à cheval ou à pied, mais encore sur des chars à deux chevaux et sur
des chariots armés de faux, qu'ils appellent essèdes en leur langue. Mais c'est
assez parler de l'île de Bretagne.
CHAPITRE III.
Revenons à l'île Scanzia, que nous avons tantôt abandonnée. C'est d'elle que
fait mention, au second livre de son ouvrage, l'illustre géographe Claudius
Ptolémée, quand il dit: " Il y a dans l'Océan du nord une grande île qui
s'appelle Scanzia ; elle figure la feuille du cèdre; ses côtes se prolongent au
loin, et puis se resserrent pour l'enclore; l'Océan s'introduit sur ses rivages.
Elle est située vis-à-vis le fleuve de la Vistule, qui sort des montagnes de la
Sarmatie, et qui, en regard de l'île Scanzia, se jette dans l'Océan
septentrional par trois embouchures séparant la Germanie de la Scythie. A
l'orient, au sein des terres, cette île a un lac fort vaste; c'est de ce lac,
comme d'un ventre, que sort le fleuve Vagi, qui roule à grands flots vers
l'Océan. A l'occident, elle est entourée d'une mer immense. Au septentrion, elle
est bornée pareillement par cet Océan infini sur lequel on n'a jamais navigué,
et d'où se détache, comme une sorte de bras, le vaste bassin de la mer
Germanique. Là sont des nations qui ne vivent que de chair. Là se trouve encore,
à ce qu'on raconte, un groupe de petites îles où les loups, assure-t-on, perdent
la vue, s'ils viennent à y passer quand la mer est gelée par les froids
excessifs de l'hiver. Ainsi cette terre est non seulement inhospitalière aux
hommes, mais elle est même cruelle aux bêtes féroces. Quant à l'île Scanzia, qui
fait le sujet de notre discours, elle est habitée par un grand nombre de nations
diverses, quoique Ptolémée n'en nomme que sept. On n'y trouve en aucun temps des
essaims d'abeilles, à cause de la rigueur du froid : dans sa partie
septentrionale demeure la nation Adogit, qui passe pour jouir sans interruption
de la clarté du soleil pendant quarante jours et quarante nuits au milieu de
l'été, et qui en revanche, en hiver, se trouve privée de la lumière pendant le
même nombre de jours et de nuits. Ainsi, alternativement dans la tristesse et
dans la joie, elle jouit d'une faveur et souffre d'une privation ignorées des
autres pays. Veut-on savoir pourquoi? C'est que dans les jours les plus longs
les habitants voient le soleil repasser à l'orient en longeant l'extrémité de
l'axe de la terre, tandis qu'au contraire dans les jours les plus courts ils ne
peuvent plus l'apercevoir, parce qu'il parcourt alors les signes du sud. Aussi
ce même soleil, qui nous parait se lever d'en bas, ils disent, eux, qu'il tourne
le long du bord de la terre. Il y a encore dans cette île d'autres nations,
celles des Crefennes, au nombre de trois, qui dédaignent de se nourrir de
froment, et ne vivent que de la chair des bêtes sauvages et des oiseaux, dont
les nichées dans les marais sont si multipliées, qu'elles suffisent à
l'accroissement des espèces, et fournissent surabondamment à la nourriture des
habitants. Là demeurent aussi les Suethans, qui se servent, comme les
Thuringiens, d'excellents chevaux. Ce sont eux qui, par le moyen du commerce,
font passer aux Romains, à travers des nations innombrables, les peaux de
martres dont ceux-ci font usage. La belle couleur noire de leurs fourrures les a
rendus fameux. Mais ils vivent pauvrement, tandis qu'ils sont vêtus avec la plus
grande richesse. Après eux vient une foule de nations diverses : celles des
Theusthes, de Vagoth, de Bergio, de Hallin, de Liothida, qui toutes ont leurs
demeures sur une plaine unie et fertile, ce qui les expose aux incursions et aux
ravages des autres nations. On trouve après ces peuples les Athelnil, les
Finnaïthes, les Fervir, les Gautigoth, race d'hommes intrépides, et toujours
prêts à combattre. Ensuite les Évagères, mêlés aux Othinges. Toutes ces
peuplades habitent, à la manière des bêtes sauvages, dans les creux des rochers,
comme dans des forts. Par delà ces nations demeurent les Ostrogoths, les
Raumariks, les Raugnariks, les Finnes pleins de douceur, les plus doux même de
tous les habitants de Scanzia, les Vinoviloth, les Suéthides, les Cogènes, qui
leur ressemblent : il est pourtant vrai que ces derniers sont la souche des
Danois, par qui les Hérules ont été chassés des terres qu'ils possédaient. Les
Cogènes surpassent tous ces autres peuples par l'élévation de leur taille; et
c'est à cause de leur haute stature qu'ils aiment à se donner ce nom, qui les
distingue de toutes les nations de Scanzia. Du même côté sont encore les
Graniens, les Aganzies, les Unixes, les Ethelruges, les Arochirans, dont fut
roi, non pas dans les temps les plus reculés, mais il y a bien des années,
Rodulf, qui, prenant en dégoût son royaume, se jeta dans le sein du roi des
Goths Théoderic, auprès duquel il trouva ce qu'il désirait. Toutes ces nations
dépassent les Romains en taille et en bravoure, et sont terribles par leur
fureur dans les combats.
CHAPITRE IV.
C'est
de cette île Scanzia, qu'on peut appeler la fabrique des nations ou bien le
réservoir des peuples, que les Goths passent pour être sortis anciennement, avec
leur roi nommé Berig. A peine furent-ils descendus de leurs vaisseaux et
eurent-ils touché la terre, qu'ils donnèrent leur nom au lieu où ils venaient
d'aborder. Il s'appelle encore aujourd'hui, assure-t-on, Gothiscanzia. De là ils
marchèrent incontinent contre les Ulmeruges, alors établis sur le rivage de
l'Océan, les attaquèrent après avoir assis leur camp, et les chassèrent des
terres qu'ils occupaient. Aussitôt après ils subjuguèrent les Vandales, voisins
de ce peuple, et les ajoutèrent à leurs conquêtes. Et comme le nombre des Goths
s'était extrêmement accru pendant leur séjour dans ce pays, Filimer, fils de
Gandarich, et le cinquième de leurs rois depuis Berig, prit, au commencement de
son règne, la détermination d'en sortir. Il partit à la tête d'une armée de
Goths; suivis de leurs familles, et s'étant mis à la recherche d'une contrée qui
lui convint et où il pût s'établir commodément, il parvint sur les terres de la
Scythie, que les Goths appelaient Ovim dans leur langue. Mais l'armée, après
avoir joui de la grande fertilité de ces contrées, ayant voulu traverser un
fleuve à l'aide d'un pont, et la moitié étant déjà passée de l'autre côté, le
pont croula, dit-on, malheureusement, et il ne fut plus possible à personne
d'avancer ou de rétrograder; car, à ce qu'on raconte, ce lieu est fermé par un
gouffre qu'entourent des marais au sol tremblant, de sorte qu'en confondant
ainsi la terre et l'eau la nature paraît avoir voulu le rendre inaccessible. La
vérité est qu'encore aujourd'hui l'on y entend des mugissements de troupeaux, et
qu'on y découvre des traces d'hommes : c'est ce qu'attestent les voyageurs,
auxquels il est permis d'ajouter foi, bien qu'ils aient appris ces choses de
loin. Quant à ceux d'entre les Goths qui, sous la conduite de Filimer,
parvinrent sur la terre de Scythie après avoir passé le fleuve, comme il a été
dit, ils prirent possession de ce pays objet de leurs désirs. Puis, sans perdre
de temps, ils marchèrent contre la nation des Spali, les combattirent, et
remportèrent la victoire. Enfin, de là ils s'avancèrent rapidement et en
vainqueurs jusqu'à l'extrémité de cette partie de la Scythie qui avoisine le
Pont-Euxin. Ainsi le racontent en général leurs anciennes poésies, à peu près
dans la forme historique. C'est ce qu'atteste encore, dans sa très-véridique
histoire, Ablabius, auteur distingué qui a écrit sur la nation des Goths; et
c'est aussi le sentiment de quelques autres anciens écrivains. Quant à Josèphe,
cet historien toujours fidèle à la vérité et si digne de foi, comment lui, qui
fouille dans les temps les plus reculés, garde-t-il le silence sur ces
commencements de la nation des Goths, tels que nous venons de les exposer? Nous
l'ignorons. Disons pourtant que, faisant mention des Goths depuis leur arrivée
en Scythie, il assure qu'on les regardait comme des Scythes, et qu'on leur en
donnait le nom. Mais puisque nous venons de nommer la Scythie, avant de passer à
autre chose il nous faut décrire ce pays et en marquer les limites.
CHAPITRE V.
La
Scythie confine avec la Germanie, soit au point où commence l'Hister, soit par
la mer de Mysie. Elle s'étend jusqu'aux fleuves Tyras, Danastre, Vagosola, et
jusqu'à cet autre grand fleuve qui porte, comme l'Hister, le nom de Danube; elle
s'avance jusqu'au mont Taurus, non celui de l'Asie, mais un autre qui fait
partie de son sol, c'est-à-dire le Taurus Scythique; elle suit tous les contours
de la Méotide, et, au delà de la Méotide, le détroit du Bosphore, jusqu'au mont
Caucase et au fleuve Araxe ; ensuite, revenant à gauche et passant derrière la
mer Caspienne, elle ne se termine qu'aux dernières limites de l'Asie, au bord de
l'océan Euroboréen. Elle a la figure d'un champignon : d'abord étroite, elle
grandit et s'épanouit au loin, et va aboutir aux pays des Huns, des Albanais et
des Sères. La Scythie, dans sa longueur infinie, dans sa vaste largeur, est donc
bornée, du côté de l'orient et au point même où elle commence, par les Sères,
qui demeurent auprès des rivages de la mer Caspienne ; à l'occident, par les
Germains et le fleuve de la Vistule ; du côté de l'Ourse ou du septentrion, elle
est entourée par l'Océan, et au midi par la Perse, l'Albanie, l'Hibérie, le
Pont, et l'extrémité du cours de l'Hister, appelé Danube depuis son embouchure
jusqu'à sa source. Celui de ses côtés qui touche au Pont-Euxin est bordé de
villes dont les noms sont loin d'être obscurs : Boristhénide, Olbia, Callipode,
Chersone, Théodosia, Pareone, Mirmycione et Trapezunte, villes que les nations
indomptées des Scythes permirent aux Grecs de fonder, afin de pouvoir commercer
avec eux. Au milieu de la Scythie il est un lieu qui sépare l'Asie de l'Europe;
ce sont les monts Riphées : ils versent le Tanaïs, ce fleuve immense qui se
jette dans la Méotide, marais dont le circuit est de cent quarante-quatre mille
pas, et dont la profondeur ne dépasse nulle part huit aunes. La première des
nations qui habitent la Scythie, à l'occident, est celle des Gépides, dont le
pays est entouré par des fleuves grands et renommés : il est en effet borné, à
l'A-quilon et au Corus, par le cours du Tisianus; au vent d'Afrique par le
Danube ; du côté de l'Eurus par le lit escarpé du Tausis, dont les flots rapides
et tournoyants se précipitent en furie dans ceux de l'Hister. Il comprend dans
son sein la Dacie, défendue par des monts escarpés, disposés en forme de
couronne. C'est contre leur côté gauche, lequel regarde l'Aquilon et s'avance à
travers des espaces immenses jusqu'à la source de la Vistule, qu'est établie la
nation nombreuse des Vuinides. Bien que le nom de ce peuple varie aujourd'hui,
suivant les diverses tribus qui le composent et les lieux qu'il habite,
toutefois on le désigne principalement par le nom de Sclavins et par ce lui
d'Antes. Les Selavins s'étendent depuis Civitas-Nova, le lieu appelé Sclavinus
Rumunnensis et le lac Musianus, jusqu'au Danastre; et au nord jusqu'à la
Vistule. Ils n'ont pour villes que les marais et les bois. Les Antes, qui sont
les plus braves des deux, s'avancent en cercle au bord de la mer du Pont, et
s'étendent depuis le Danastre jusqu'au Danube. Ces fleuves sont éloignés l'un de
l'autre d'un grand nombre de jour-nées de chemin. Sur le rivage de l'Océan, à
l'endroit où, par trois embouchures, les flots de la Vistule s'y absorbent,
habitent les Vidioariens, assemblage d'hommes de diverses nations. Après eux et
toujours au bord de l'Océan, sont établis les Itemestes, race d'hommes tout à
fait pacifique. Au midi de ceux-ci et près d'eux demeurent les Agazzires, nation
très-brave, ignorant l'usage des fruits, et ne vivant que de ses troupeaux et de
la chasse. Au delà de ces derniers s'étendent, sur la mer du Pont, les
établissements des Bulgares, devenus malheureusement trop célèbres pour nos
péchés. C'est là que les nations belliqueuses des Huns foisonnèrent jadis comme
l'herbe épaisse, pour faire une double et furieuse irruption sur les peuples;
car les Huns sont divisés en deux branches, celle des Aulziagres et celle des
Avires, et habitent des contrées différentes. Les Aulziagres fréquentent les
environs de la ville de Cherson, où l'avide marchand transporte les riches
produits de l'Asie. Pendant l'été ils errent dans de grandes plaines ouvertes ,
ne s'arrêtant que là où ils trouvent des pâturages pour leurs troupeaux ;
l'hiver ils se retirent sur la mer du Pont. Quant aux Hunugares, ils sont connus
par les fourrures de martre qu'ils fournissent au commerce. Ce sont là ces Huns
qui se sont rendus redoutables à des hommes d'une intrépidité pourtant bien
grande. Ceux dont nous voulons parler ici ont habité, comme les livres nous
l'apprennent , premièrement en Scythie, au bord du Palus-Méotide; secondement
dans la Moesie, la Thrace et la Dacie ; troisièmement sur la mer du Pont, et
enfin encore unefoisdans la Scythie. Mais nous n'avons trouvé dans aucun auteur
le récit fabuleux qui les fait tomber anciennement en esclavage, soit dans la
Bretagne , soit dans toute autre île , où ils se seraient rachetés au prix d'un
cheval. Que si quelqu'un raconte autrement que nous leur apparition dans la
partie de l'univers que nous habitons, ce n'est là qu'un bruit mal sonnant pour
nos oreilles; car nous aimons mieux nous en rapporter à ce que nous avons lu ,
que d'ajouter foi à des contes de vieille. Mais pour revenir à notre sujet,
pendant que la nation dont nous parlions demeurait dans la partie de la Scythie
qui avoisine la Méotide, elle eut, comme on sait, Filimer pour roi. Dans les
contrées qu'elle habita en second lieu, c'est-à-dire, dans la Dacie, la Thrace,
la Moesie, elle fut gouvernée par Zamolxes, philosophe dont la plupart des
historiens attestent la science prodigieuse. Déjà même avant Zamolxes elle avait
eu des hommes d'un grand savoir, tels que Diceneus, et avant celui-ci Zeutas.
Ainsi les Goths ne manquèrent pas de maîtres pour apprendre la philosophie.
Voilà pourquoi ils furent toujours plus éclairés que la plupart des barba-res,
et qu'ils égalèrent presque les Grecs, au rapport de Dion , qui a écrit leur
histoire en langue grecque. Cet écrivain dit que les nobles parmi eux portèrent
d'abord le nom de Zarabi Téréi, et ensuite celui de Piléati. C'était de cette
classe qu'on tirait les rois et les prêtres. Enfin les Gètes furent en si grande
estime, qu'anciennement on fit naître chez eux Mars, le dieu de la guerre,
suivant les fictions des poètes. Aussi Virgile a-t-il dit :
L'infatigable Mars, adoré chez les Gètes.
Les Goths rendirent à ce dieu, durant des siècles, un culte barbare; car,
persuadés que rien ne pouvait être plus agréable à l'arbitre des batailles que
l'effusion du sang humain, ils ne lui sacrifiaient d'autres victimes que les
prisonniers qu'ils avaient faits. C'est encore à lui qu'ils consacraient les
prémices du butin ; c'est en son honneur qu'ils suspendaient des dépouilles aux
arbres; et leur zèle pour son culte, préférablement à tout autre, venait de ce
qu'en invoquant son nom ils croyaient invoquer celui de leur père commun. Les
Goths habitèrent, en troisième lieu, sur la mer du Pont. A cette époque ils
étaient devenus plus humains et plus éclairés, comme nous l'avons déjà dit. La
nation était divisée par familles ; les Visigoths obéissaient à celle des
Balthes, les Ostrogoths aux illustres Amales. Ils se distinguaient des peuples
voisins par leur habileté à tirer de l'arc, comme l'atteste Lucain, plus
historien que poète :
Bander l'arc d'Arménie à la corde gétique.
Avant de se livrer à cet exercice, ils célébraient par des chants, en
s'accompagnant de la cithare, les actions de leurs ancêtres, Ethespamara, Hanala,
Fridigerne, Widicula et d'autres, qui sont en grande estime dans cette nation,
et auxquels l'antiquité, qu'on propose sans cesse à notre admiration, peut à
peine comparer ses héros tant vantés. Ce fut alors, dit-on, que Vésosis porta
chez les Scythes une guerre qui tourna contre lui-même. Je veux parler ici de
ceux que d'anciens témoignages nous donnent comme les époux des Amazones, ces
femmes guerrières dont parle expressément Orose, au premier livre de son
histoire ; d'où nous tirons la preuve incontestable que ce fut contre les Goths
que combattit ce roi, alors qu'il attaqua, comme nous en avons la certitude, les
époux des Amazones. Ceux-ci demeuraient alors autour du Palus-Méotide, depuis le
fleuve Boristhène, que les habitants de ses bords appellent Danube, jusqu'au
fleuve Ta-nais. Le Tanaïs dont je parle est celui qui, tombant des monts Riphées,
se précipite avec tant de rapidité, que tandis que les fleuves voisins ou même
la Méotide et le Bosphore se gèlent, lui seul, échauffé par sa course à travers
d'âpres montagnes, résiste au froid rigoureux de la Scythie, et ne prend jamais.
C'est ce fleuve qui forme la limite célèbre de l'Asie et de l'Europe. Autre est
le Tanaïs qui prend sa source dans les monts des Chrinnes et se perd dans la mer
Caspienne. Quant au Danube, il sort d'un vaste marais, d'où il se répand comme
d'une mer. Jusqu'au milieu de son cours, ses eaux sont bonnes et potables; il
produit des poissons d'un goût exquis, lesquels sont sans arêtes et n'ont qu'un
cartilage pour soutenir leur corps; mais en approchant du Pont il reçoit une
petite source qui se nomme Amphée, laquelle est tellement amère, que, bien qu'il
ait encore la longueur de quarante jours de navigation, ce filet d'eau le
change, le corrompt et le rend méconnaissable, jusqu'à ce qu'il se jette dans la
mer, entre les villes grecques Callipidas et Bypanis. En regard de son
embouchure se trouve une île appelée Achillis. Entre ces deux fleuves est une
terre fort vaste, hérissée de forêts et couverte de marais perfides.
CHAPITRE VI.
Les
Goths demeuraient donc en Scythie, quand Vésosis, roi des Égyptiens, vint leur
faire la guerre. Ils avaient alors pour roi Taunasis. Ce fut au bord du Phase,
ce fleuve d'où nous viennent ces oiseaux phasiens qui par tout le monde abondent
aux festins des grands, que le roi des Goths Taunasis rencontra celui des
Égyptiens, Vésosis. ll le battit rudement, et le poursuivit jusqu'en Égypte; et
si les eaux du Nil, ou les fortifications que Vésosis avait fait construire
anciennement, à cause des incursions des Éthiopiens, ne l'eussent arrêté, il
l'eût exterminé dans son propre pays. Mais ne pouvant l'entamer dans ses
positions, qu'il ne quitta point, il s'en retourna, et subjugua presque toute
l'Asie; et comme il était lié d'amitié avec Sornus, roi des Mèdes, il lui laissa
son trône, à condition qu'il lui payerait un tribut. Cependant quelques-uns de
son armée victorieuse, considérant l'extrême abondance des provinces conquises,
se détachèrent volontairement de leurs compagnons, et s'établirent en Asie.
C'est d'eux, suivant Trogue-Pompée, que les Parthes tirent leur nom et leur
origine. Voilà pourquoi aujourd'hui même en langue scythe ils sont appelés
fuyards : car c'est ce que signifie le mot Parthe. Ils ne démentent pas leur
race, car ils sont presque les seuls des peuples de l'Asie qui sachent tirer de
l'arc, et qui montrent une grande intrépidité dans les combats. A l'égard du nom
de Parthes ou fuyards, que nous leur avons donné, en voici l'étymologie, d'après
quelques-uns : ils furent appelés Parthes, comme ayant abandonné leurs parents.
Ce Taunasis, roi des Goths, étant mort, ses peuples le mirent au rang des dieux.
CHAPITRE VII.
Après
sa mort, tandis que son armée, sous les ordres de son successeur, faisait une
expédition dans d'autres contrées , un peuple voisin attaqua les femmes des
Goths, et voulut en faire sa proie; mais celles-ci résistèrent vaillamment à
leurs ravisseurs, et repoussèrent l'ennemi qui fondait sur elles, à sa grande
honte. Cette victoire affermit et accrut leur audace : s'excitant les unes les
autres, elles prennent les armes, et choisissent pour les commander Lampeto et
Marpesia, d'eux d'entre elles qui avaient montré le plus de résolution.
Celles-ci voulant porter la guerre au dehors, et pourvoir en même temps à la
défense du pays, consultèrent le sort, qui décida que Lampeto resterait pour
garder les frontières. Alors Marpesia se mit à la tête d'une armée de femmes, et
conduisit en Asie ces soldats d'une nouvelle espèce. Là, de diverses nations
soumettant les unes par les armes, se conciliant l'amitié des autres, elle
parvint jusqu'au Caucase; et y étant demeuré un certain temps, elle donna son
nom au lieu où elle s'était arrêtée : le rocher de Marpesia. Aussi Virgile
a-t-il dit:
Comme le dur caillou ou le roc Marpésien.
C'est en ce lieu que, plus tard, Alexandre le Grand établit des portes, qu'il
appela Pyles Caspiennes. Aujourd'hui la nation des Lazes les garde, pour la
défense des Romains. Après être restées quelque temps dans ce pays, les Amazones
reprirent courage; elles en sortirent, et, passant le fleuve Atys, qui coule
auprès de la ville de Garganum, elles subjuguèrent, avec un bonheur qui ne se
démentit pas, l'Arménie, la Syrie, la Cilicie, la Galatie, la Pisidie, et toutes
les villes de l'Asie: puis elles se tournèrent vers l'Ionie et l'Éolie, et
soumirent ces provinces. Leur domination s'y prolongea; elles y fondirent même
des villes et des forteresses, auxquelles elles donnèrent leur nom. A Éphèse,
elles élevèrent à Diane, à cause de sa passion pour le tir de l'arc et la
chasse, exercices auxquels elles s'étaient toujours livrées, un temple d'une
merveilleuse beauté, où elles prodiguèrent les richesses. La fortune ayant ainsi
rendu les femmes de la nation des Scythes maitresses de l'Asie, elles la
gardèrent environ cent ans, et à la fin retournèrent auprès de leurs compagnes,
aux rochers Marpésiens, dont nous avons déjà parlé, c'est-à-dire sur le mont
Caucase. Et puisqu'il est de nouveau question de ce mont, je crois qu'il ne sera
pas hors de mon sujet d'en décrire la chaîne et la position, d'autant que, comme
on sait, il entoure sans interruption la plus grande partie du monde. Le Caucase
surgit de l'océan Indien ; celle de ses pentes qui regarde le midi est desséchée
et embrasée par le soleil, tan-dis que celle qui est exposée au septentrion est
assaillie par des vents rigoureux et par les neiges. Ce mont se replie ensuite
vers la Syrie, où il forme un angle arrondi; il verse un grand nombre des
fleuves de l'Asie, entre autres l'Euphrate et le Tigre, qu'il tait couler de
leurs sources éternelles comme de fécondes mamelles. Ces fleuves navigables,
suivant l'opinion la plus répandue, embrassent les terres des Assyriens, donnent
à la Mésopotamie son nom , y portent les voyageurs, et déchargent leurs eaux au
sein de la mer Rouge. Le Caucase revient en-suite vers le nord, et court dans la
Scythie, où il fait de longs circuits. Là, il verse à la mer Caspienne d'autres
fleuves fort connus, tels que l'Araxe, le Cyssus, le Cambyse, et s'avance sans
interruption jusqu'aux monts Riphées. De là il descend jusqu'au Pont, et son dos
sert de barrière aux nations scythiques. Enfin ses cimes s'unis-sent, et il
vient toucher à I'Hister à l'endroit où ce fleuve se divise. Outre le nom de
Caucase, il porte encore en Scythie celui de Taurus. Tel est donc ce mont si
grand, le plus grand peut-être de tous, ce mont dont les sommets ardus offrent
aux nations un rempart naturel et inexpugnable. Par intervalle sa chaîne se
rompt et s'entr'ouvre, pour faire place à un défilé : ce sont tantôt les portes
Caspiennes, tantôt les Arméniennes, tantôt les Ciliciennes, selon les pays où le
défilé se trouve. Toutefois un char peut à peine y passer, et les côtés en sont
coupés à pic. Le nom du Caucase varie, suivant les diverses nations : l'In-dien
l'appelle Jamnius, puis Propanismus; le Parthe le nomme d'abord Castra , ensuite
Niface; le Syrien et l'Arménien, Taurus; le Scythe, Caucase et Riphée; et là où
il finit encore une fois, Taurus. Il y a bien d'autres noms encore que les
peuples ont donnés à ce mont : mais nous en avons assez parlé; revenons aux
Amazones, que nous avons laissées.
CHAPITRE VIII.
Celles-ci, craignant que leur race ne vînt à s'éteindre, demandèrent des époux
aux peuples voisins. Elles convinrent avec eux de se réunir une fois l'année, en
sorte que par la suite, quand ceux-ci reviendraient les trouver, tout ce
qu'elles auraient mis au monde d'enfants mâles seraient rendus aux pères, tandis
que les mères instruiraient aux combats tout ce qu'il serait né d'enfants de
sexe féminin. Ou bien, comme d'autres le racontent différemment, quand elles
donnaient le jour à des enfants mâles, elles vouaient à ces infortunés une haine
de marâtre, et leur arrachaient la vie. Ainsi l'enfantement, salué, comme on
sait, par des transports de joie dans le reste du monde, chez elles était
abominable. Cette réputation de barbarie répandait une grande terreur autour
d'elles; car, je vous le demande, que pouvait espérer l'ennemi prisonnier de
femmes qui se faisaient une loi de ne pas même épargner leurs propres enfants?
On raconte qu'Hercule combattit contre les Amazones, et que Mélanès les soumit
plutôt par la ruse que par la force. Thésée, à son tour, fit sa proie
d'Hippolyte, et l'emmena ; il en eut son fils Hippolyte. Après elle les Amazones
eurent pour reine Penthésilée, dont les hauts faits à la guerre de Troie sont
arrivés jusqu'à nous. L'empire de ces femmes passe pour avoir duré jusqu'à
Alexandre le Grand.
CHAPITRE IX.
Mais
afin que vous ne me demandiez pas pourquoi, m'étant proposé de parler des Goths,
j'insiste si longtemps sur leurs femmes, apprenez maintenant les grands et
glorieux exploits des hommes de cette nation. Un historien très exact dans la
recherche des antiquités, Dion, dans l'ouvrage qu'il a intitulé Gétique (et nous
avons prouvé plus haut que les Gètes étaient Goths, d'après le témoignagede Paul
Orose), Dion, dis-je, parle d'un de leurs rois appelé Télèphe, qui vivait dans
des temps beaucoup moins reculés que ceux dont nous avons parlé. Et qu'on ne
dise pas que ce nom-là est étranger à la langue des Goths; car personne n'ignore
que l'usage rend familiers aux nations bien des noms qu'elles s'approprient:
ainsi les Romains en ont emprunté fréquemment des Macédoniens, les Grecs des
Romains, les Sarmates des Germains, les Goths des Huns. Ce Telèphe donc, fils
d'Hercule et d'Augé, soeur de Priam, fut marié; il était remarquable par sa
haute taille, mais plus encore par sa force redoutable; et son courage égalait
celui de son père Hercule, dont on retrouvait en lui les traits et le caractère.
ll eut pour royaume le pays que nos pères appelèrent Moesie, lequel est borné à
l'orient par l'embouchure du Danube, par la Macédoine au midi, au couchant par
l'Histrie, et encore par le Danube au septentrion. Télèphe donc eut la guerre
avec les Grecs, et tua Thessandre leur chef. Et comme durant le combat il allait
attaquant Ajax et poursuivant Ulysse, son cheval s'abattit, le renversa, et
Achille de sa lance lui fit à la cuisse une blessure dont il ne put guérir de
longtemps; néanmoins, bien que blessé, il repoussa les Grecs de ses frontières.
A la mort de Télèphe, Eurypile son fils lui succéda. La mère d'Eurypile était
soeur de Priam, roi des Phrygiens. Par amour pour Cassandre, et dans le désir de
porter secours au père de celle-ci ainsi qu'à ses proches, il voulut prendre
part à la guerre de Troie; mais il périt dès son arrivée.
CHAPITRE X.
Il
s'était écoulé bien du temps depuis lors, environ l'espace de six cent trente
ans, quand, selon le témoignage de Trogue-Pompée, Cyrus, roi des Perses,
entreprit contre Thamiris, reine des Gètes, une guerre qui lui fut fatale à
lui-même. Enflé de la conquête de l'Asie , il tenta de subjuguer les Gètes, sur
lesquels régnait Thamiris, comme nous venons de le dire. Celle-ci pouvait
arrêter Cyrus au passage de l'Araxe; mais elle le lui laissa traverser, aimant
mieux devoir la victoire à son bras qu'à la position avantageuse qu'elle
occupait : elle y réussit. Dès l'arrivée de Cyrus, la fortune fut d'abord si
favorable aux Parthes, qu'ils massacrèrent le fils de Thamiris, et une nombreuse
armée qu'il commandait; mais dans une seconde bataille les Gètes, conduits par
leur reine, vainquirent les Parthes, en firent un grand carnage, et leur
enlevèrent un riche butin. Ce fut alors que les Goths virent pour la première
fois des tentes de soie. Après la victoire, la reine Thamiris, se trouvant en
possession de cet immense butin pris sur l'ennemi, passa dans la partie de la
Moesie qui s'appelle à présent Scythie mineure, nom qu'elle a emprunté de la
grande Scythie, et fonda dans ce pays, où elle fut depuis adorée, une ville
qu'elle appela, de son nom, Thamiris. Plus tard, Darius, roi des Perses et fils
d'Hystaspe, demanda en mariage la fille d'Antriregire, roi des Goths, employant
d'abord les prières et enfin les menaces , au cas où sa demande ne lui serait
point accordée. Mais les Goths rejetèrent avec mépris cette alliance, et
frustrèrent l'espoir de ses ambassadeurs. Enflammé de fureur de se voir refusé,
Darius fit marcher contre eux une armée de quatre-vingt mille hommes, sacrifiant
ainsi le sang de ses sujets à la vengeance d'une injure personnelle. ll établit
un pont de bateaux depuis les environs de Chalcédoine jusqu'à Byzance, et passa
en Thrace et ensuite en Moesie. Il avait construit encore un pont semblable sur
le Danube ; mais, fatigué par des attaques réitérées dans lesquelles il perdit
huit mille hommes en deux mois, et craignant que l'ennemi ne se rendît maître de
son pont sur le Danube, il prit la fuite précipitamment, et regagna la Thrace,
sans oser même s'arrêter dans la Moesie, où il ne se trouvait pas assez en
sûreté. Après sa mort, Xerxès, son fils, pensant venger la défaite de son père,
marcha contre les Goths à la tête de deux cent mille Perses et de trois cent
mille auxiliaires. Il avait en outre sept cents navires de guerre et trois mille
bâtiments de transport : néanmoins il échoua dans son entreprise, et il lui
fallut céder à la bravoure opiniâtre des Goths. Il s'en retourna donc comme il
était venu, sans avoir livré aucun combat, et n'emportant que de la honte. Plus
tard Philippe, père d'Alexandre le Grand, fit amitié avec les Goths et prit pour
épouse Médopa, fille du roi Gothila. Cette alliance, en le rendant plus fort, le
mettait à même d'affermir l'empire macédonien ; et pourtant vars le même temps,
au rapport de Dion, Philippe, pressé d'argent, rassembla une armée dans le
dessein de piller la ville d'Udisitana dans la Moesie, laquelle, étant voisine
de celle de Thamiris, obéissait alors aux Goths. Mais à son approche une partie
des prêtres des Goths, ceux qu'on appelait les pieux, s'empressèrent d'ouvrir
les portes de la ville, et sortirent au-devant de lui portant des cithares et
vêtus de blanc. Dans des chants suppliants, ils demandaient aux dieux de leurs
pères de leur être propices, et d'éloigner d'eux les Macédoniens. Ceux-ci, les
voyant venir vers eux avec cette confiance, furent saisis de surprise; et, s'il
est permis de parler ainsi, des guerriers en armes se trouvèrent maîtrisés par
des hommes faibles et désarmés. Cette armée rassemblée pour combattre se
dispersa sur-le-champ; et non seulement les Macédoniens épargnèrent cette ville,
dont la destruction semblait assurée, mais même ils rendirent ceux de ses
habitants qui, se trouvant hors de ses murs, étaient tombés en leur pouvoir
d'après les lois de la guerre, et s'en retournèrent dans leur pays, après avoir
fait un traité avec les Goths. Ce fut en souvenir de cette perfidie que,
longtemps après, l'illustre chef des Goths Sitacle, à la tête de cent cinquante
mille guerriers, alla faire la guerre aux Athéniens, ou plutôt à Perdiccas, roi
de Macédoine; car Alexandre mourant à Babylone, du breuvage empoisonné que la
trahison d'un de ses officiers lui avait préparé, avait désigné Perdiccas pour
régner après lui sur les Athéniens. Sitacle lui livra un grand combat, dans
lequel les Goths restèrent vainqueurs; et c'est ainsi que, pour venger une
injure qu'ils avaient anciennement reçue des Grecs dans la Moesie, les Goths
firent irruption dans la Grèce, et ravagèrent toute la Macédoine.
CHAPITRE XI.
Plus
tard, et au temps que Sylla s'empara de la dictature à Rome, Boroïsta Dicénéus
vint en Gothie. Les Goths avaient alors pour roi Sitacle, que Dicénéus Boroïsta
prit en affection, et qu'il investit d'une autorité presque souveraine. Ce fut
par son conseil que les Goths ravagèrent les terres des Germains, celles que les
Francs occupent maintenant. César, qui le premier de tous s'arrogea le pouvoir
suprême à Rome ; César, qui soumit le monde presque entier à son pouvoir, et
subjugua non seulement tous les royaumes, mais encore les îles que l'Océan
sépare de notre continent; César, qui rendit tributaires des Romains ceux même
qui n'avaient jamais entendu prononcer leur nom; César, dis-je, essaya plusieurs
fois de subjuguer les Goths, mais sans succès. Tibère règne, c'est déjà le
troisième empereur que comptent les Romains; néanmoins les Goths conser vent
leur indépendance. Ceux-ci n'aspiraient alors qu'à une chose, la seule utile à
leurs yeux, la seule importante: c'était de suivre les conseils de Dicénéus,
d'accomplir eu tout point ses préceptes. Celui-ci, voyant leur docilité à lui
obéir en tout, et découvrant en eux une intelligence naturelle, leur enseigna
presque toutes les branches de la philosophie; car c'était un maître habile en
cette science. Il leur apprit la morale, afin de les dépouiller de leurs moeurs
barbares; la physique, pour les porter à vivre conformément à la nature sous des
lois qu'il leur donna, lois dont les Goths conservent encore le texte écrit, et
qu'ils appellent Bellagines. Il leur enseigna la logique , et rendit par là leur
raison supérieure à celle des autres peuples. Il leur montra la pratique enfin,
les exhortant à ne faire de leur vie qu'une suite de bonnes actions. Ensuite il
leur fit connaître la théorie ; et, leur dévoilant tous les secrets de
l'astronomie, il leur expliqua les douze signes du zodiaque, la marche des
planètes à travers ces signes, comment l'orbe de la lune prend de
l'accroissement, comment il diminue; il leur fit voir combien le globe embrasé
du soleil surpasse en grandeur celui de la terre. Enfin il leur apprit les noms
de trois cent quarante-quatre étoiles, et par quels signes elles passent pour se
rapprocher ou s'écarter du pôle céleste, dans leur course rapide d'orient en
occident. Quelle devait être, je vous le demande, la constance de cos vaillants
hommes, pour sacrifier ainsi à l'étude de la philosophie le peu de jours qu'ils
passaientsans combattre? Vous eussiez vu l'un observer l'état du ciel, l'autre
les propriétés des herbes et des fruits; celui-ci étudier les influences
diverses de la lune ; celui-là, soit une éclipse de soleil, soit la loi qui
ramène cet astre à l'orient, alors qu'emporté dans la révolution du ciel il
précipite sa course vers l'occident. Dicénéus, ayant appris aux Goths ces choses
et encore bien d'autres, fut regardé par eux comme un être surnaturel. Aussi
gouverna-t-il non seulement les peuples, mais même les rois. ll choisit les
hommes les plus nobles et les plus sages parmi eux, les instruisit des choses de
la religion, les initia au culte de certaines divinités et de leurs autels, et
en fit des prêtres auxquels il donna le nom Piléati : la raison en est, je
pense, qu'ils sacrifiaient la tête couverte d'une tiare, laquelle nous nommons
aussi piléus. Il commanda qu'on appelât Capillati le reste de la nation; et ce
nom est en tel honneur chez les Goths, qu'ils le mentionnent encore aujourd'hui
dans leurs chants. Après la mort de Dicénéus, ils eurent presque autant de
vénération pour Comosicus, dont la science égalait la sienne. Celui-ci, à cause
de ses vastes connaissances, fut à la fois roi et pontife des Goths, et il
jugeait les peuples dans sa justice.
CHAPITRE XII.
Comosicus étant mort , Corillus monta sur le trône, et régna pendant quarante
ans sur les Goths, dans la Dacie. Je veux parler de l'ancienne Dacie, celle que
les Gépides occupent aujourd'hui, comme on sait. Cette contrée, située en regard
de la Moesie, au delà du Danube, est ceinte d'une couronne de montagnes, et n'a
que deux issues, dont l'une se nomme Boutas, et l'autre Tabas. Appelée Dacie
anciennement, ensuite Gothie sous les Goths, elle porte maintenant, comme nous
l'avons dit, le nom de Gépidie. Elle est bornée à l'orient par les Roxolans, au
couchant par les Tamazites, au septentrion par les Sarmates et les Bastarnes ,
au midi par le cours du Danube. Les Tamazites et les Boxalans ne sont séparés
que par le lit du fleuve. Mais puisque je viens de nommer le Danube, il ne sera
pas, je crois, hors de propos d'en indiquer ici quelques particularités
remarquables. Il prend sa source dans le pays des Alemannes, et reçoit soixante
fleuves depuis sa source jusqu'au Pont-Euxin, où il a son embouchure. Ces
fleuves, qui sillonnent ses bords à droite et à gauche sur un espace de douze
cent mille pas, lui donnent la figure d'une arête de poisson. Quand il prend le
nom d'Hister, que les Besses lui donnent dans leur langue, il acquiert une
prodigieuse largeur, et ses eaux ont jusqu'à deux cents pieds de profondeur.
Aussi ce fleuve immense surpasse-t-il en grandeur tous les autres fleuves, et
n'a que le Nil pour rival. Mais c'est assez parler du Danube : avec l'aide du
Seigneur, revenons à notre sujet, dont nous nous sommes écarté.
CHAPITRE XIII.
Longtemps après, sous le règne de l'empereur Domitien, les Goths, se défiant de
son avarice, rompirent l'alliance qu'ils avaient faite anciennement avec
d'autres empereurs, mirent en fuite soldats et généraux romains, et ravagèrent
la rive du Danube, dont l'empire était en possession depuis longtemps. Poppæus
Sabinus avait succédé à Agrippa dans le gouvernement de cette province; les
Goths, de leur côté, avaient pour roi Dorpanéus : on en vint aux mains; les
Goths battirent les Romains, coupèrent la tête à Poppaeus Sabinus, et, s'étant
rendus maîtres d'un grand nombre de forteresses et de villes appartenant à
l'empereur, ils les saccagèrent. Dans cette extrémité où se trouvaient réduits
ses sujets, Domitien se hâta de passer en Illyrie avec toutes ses forces, et
donna l'ordre à Fuscus, auquel il confia le commandement de presque toutes les
troupes de l'empire, de passer le Danube sur un pont de bateaux avec l'élite de
ses soldats, et de marcher contre l'armée de Dorpanéus; mais les Goths ne se
laissèrent pas surprendre. Ils prirent les armes, et dès le premier combat
défirent les Romains, tuèrent Fuscus leur général, et pillèrent leur camp après
l'avoir forcé. Ce fut à l'occasion de cette grande victoire que les Goths
donnèrent le nom d'Anses, c'est-à-dire de demi-dieux, à leurs chefs, ceux-ci
leur paraissant trop constamment favorisés de la fortune pour n'être que de
simples mortels. Je vais maintenant exposer leur généalogie en peu de mots. Vous
qui me lisez sans partialité, écoutez-moi donc; je vous dirai avec exactitude de
quel père descend chacun d'eux, quel fut l'auteur de leur race, et quel en fut
le dernier rejeton.
CHAPITRE XIV.
Le
premier de tous, comme les Goths eux-mêmes le racontent dans leurs poésies, fut
Gapt, qui engendra Halmal; Halmal engendra Augis; Augis engendra celui qui porta
le nom d'Amala, et qui est la souche des Amales. Amala engendra Isarna ; Isarna
engendra Ostrogotha ; Ostrogotha engendra Unilt; Unilt engendra Athal; Athal
engendra Achiulf; Achiulf engendra Ansila et Ediulf, Vuldulf et Herméric.
Vuldulf engendra Valeravans; Valeravans engendra Winithar; Winithar engendra
Théodemir, Walemir et Widemir. Théodemir engendra Théoderic; Théoderic engendra
Amalasuente; Amalasuente engendra Athalaric et Mathasuente, qu'elle eut d'Uthéric
son époux, et du même sang qu'elle; car Herméric, fils d'Achiulf, celui dont
j'ai parlé plus haut, engendra Hunnimund; Hunnimund engendra Thorismund;
Thorismund engendra Bérimund; Bérimund engendra Widéric; Widéric engendra
Eutharic, et celui-ci, devenu l'époux d'Amalasuente, engendra Athalaric et
Mathasuente. Athalaric étant mort dans son jeune âge, Mathasuente épousa
Witichis; elle n'en eut point d'enfants. Ils furent amenés tous deux à
Constantinople par Bélisaire ; et Witichis y étant mort, le patrice Germanus,
fils d'un frère de notre seigneur l'empereur Justinien, prit pour femme cette
même Mathasuente, et l'éleva au rang de patrice ordinaire; il en eut un fils,
qui s'appela Germanus comme lui. Germanus étant mort, sa veuve prit la
résolution de ne jamais se remarier. Nous ferons connaître en son lieu (si telle
est la volonté du Seigneur) comment prit fin le règne des Amales : maintenant
revenons à notre sujet, dont nous nous sommes écarté, et parlons du temps où la
nation dont il est question mit enfin un terme à ses courses. L'historien
Ablavius rapporte que tandis que les Goths demeuraient, comme nous l'avons dit,
en Scythie et sur le rivage du Pont-Euxin, ceux d'entre eux qui demeuraient du
côté de l'orient, et qui avaient pour chef Ostrogotha, furent appelés Ostrogoths
(on ignore si ce fut à cause du nom de leur roi, ou de leur position orientale )
; et que les autres, ceux qui s'étaient établis à l'occident, reçurent le nom de
Visigoths. Nous avons déjà dit qu'après avoir franchi le Danube, ils avaient
quelque temps habité dans la Moesie et dans la Thrace.
CHAPITRE XV.
Ce fut
d'entre ceux des Goths restés dans ces contrées que sortit Maximin, empereur
après la mort d'Alexandre, fils de Mammée. Ainsi le rapporte Symmaque au
cinquième livre de son histoire. Alexandre César étant mort, dit-il, l'armée fit
empereur Maximin, né en Thrace de parents obscurs. Son père était Goth, ayant
nom Mecca; sa mère était Alaine, et s'appelait Ababa. La troisième année de son
règne, et durant la persécution qu'il faisait souffrir aux chrétiens, il perdit
ensemble l'empire et la vie. Sévère était empereur, et célébrait le jour de
naissance d'un de ses fils, quand, au sortir d'une enfance passée dans les bois,
il quitta la vie de pâtre pour celle de soldat. Le prince donnait des jeux
militaires; parmi les spectateurs se trouvait Maximin, qui, jeune et à demi
sauvage, à la vue des prix qu'on avait étalés, demanda à l'empereur, dans sa
langue barbare, la permission de lutter avec des soldats d'une adresse éprouvée.
Sévère, surpris à l'excès de sa haute taille, qui dépassait huit pieds, dit-on,
ordonna qu'on le mît aux prises avec des goujats, ne voulant pas exposer les
soldats à quelque outrage de la part de ce rustre. Le bonheur de Maximin fut
tel, qu'il terrassa seize goujats les uns après les autres, sans se donner un
moment de repos : le prix lui fut adjugé, et il reçut l'ordre d'entrer dans la
milice. Il fut reçu, en commençant, dans la cavalerie. Trois jours après,
l'empereur étant allé au camp de manoeuvre, et le voyant s'ébattre d'une façon
barbare, ordonna au tribun de le punir, pour le plier à la discipline romaine.
Maximin s'apercevant que le prince parlait de lui, s'en approcha, et se mit à
devancer son cheval à la course. Alors l'empereur, pressant l'animal de l'éperon
et le lançant au galop, lui fit faire diverses évolutions, décrivant de côté et
d'autre des cercles nombreux, jusqu'à ce qu'il crût Maximin rendu; et ensuite il
lui dit: « Est-ce que tu ne
veux pas, après la course, lutter à la thracienne? - Empereur, lui répondit-il,
comme il vous plaira.» Sévère, sautant aussitôt de dessus son cheval, ordonna
qu'on le fît lutter avec les soldats les plus récemment enrôlés; mais lui en
jeta par terre sept des plus vigoureux, sans se donner le temps de reprendre
haleine : aussi fut-il le seul à qui l'empereur décerna un collier d'or, outre
le prix d'argent, et il le fit aussitôt passer dans ses gardes. Plus tard, sous
Antonin Caracalla, il fut placé à la tête de son corps; sa réputation s'accrut
avec ses belles actions, et sa bravoure fut récompensée par divers grades dans
la milice, jusqu'à celui de centurion. Toutefois, à l'avènement de Macrin à
l'empire, il refusa de servir pendant environ trois ans ; et bien qu'il eût
alors le grade de tribun, il ne se présenta jamais aux yeux du nouvel empereur,
le regardant comme indigne de régner, pour avoir enlevé par un crime le trône à
Héliogabale. Il reprit ensuite du service sous le règne de celui qu'on regardait
comme le fils de Caracalla, et il exerça sa charge de tribun. Après sa mort il
combattit héroïquement contre les Parthes, sous Alexandre fils de Mammée. Enfin,
celui-ci ayant été tué à Mayence dans une révolte de ses soldats, l'armée, sans
consulter le sénat, fit Maximin empereur; mais il souilla toutes ses bonnes
qualités par la funeste résolution qu'il prit de persécuter les chrétiens, et
fut tué à Aquilée par Pupion, laissant l'empire à Philippe. Nous n'avons
emprunté de l'histoire de Symmaque le morceau qu'on vient de lire, qu'afin de
faire voir que la nation dont il est question en ce livre est parvenue jusqu'au
falte des grandeurs romaines. Mais il nous faut revenir au point où notre
digression a commencé.
CHAPITRE XVI.
Cette
nation jeta un éclat extraordinaire dans les contrées qu'elle habita d'abord, je
veux dire dans la Scythie, au bord du Pont-Euxin. Occupant, comme on ne saurait
en douter, de si grands espaces de terre, maîtresse de tant de mers, du cours de
tant de fleuves, combien de fois ne fit-elle pas tomber sous sa main le Vandale,
n'imposa-t-elle pas tribut au Marcoman, ne réduisit-elle pas en servitude les
princes des Quades? Sous l'empereur Philippe, le même dont j'ai parlé plus haut,
qui fut le seul prince chrétien, avec Philippe son fils, avant Constantin, et
vit, la seconde année de son règne, Rome accomplir sa millième année, les Goths,
justement mécontents de ce qu'on ne leur payait plus leur solde, devinrent
ennemis, d'amis qu'ils étaient; car, bien qu'ils vécussent sous leurs rois dans
un pays reculé , ils étaient néanmoins fédérés de l'empire, et recevaient un don
annuel. Que vous dirai-je? Ostrogotha passa le Danube avec les siens, et dévasta
la Maesie et la Thrace. Philippe envoya contre lui le sénateur Décius. Celui-ci
s'étant mis à la tête des troupes, et ne remportant aucun avantage, cassa ses
soldats et les renvoya dans leurs foyers, comme si c'eût été par leur négligence
que les Goths eussent passé le Danube. S'étant ainsi vengé sur les siens de son
insuccès, il retourna auprès de Philippe. Mais les soldats indignés de se voir
licenciés, après les fatigues qu'ils avaient essuyées, coururent offrir leur
secours au roi des Goths Ostrogotha. Il les accueillit bien ; et, enflammé par
leurs discours, il marche bientôt contre les Romains à la tête de trente mille
hommes, auxquels se joignirent des Thaphiles, des Astringiens, trois mille
Carpiens, race d'hommes fort aguerris et souvent funestes aux Romains, mais que
plus tard cependant Galérius Maximin, césar, soumit à l'empire, sous le règne de
Dioclétien. Pour revenir à Ostrogotha, ayant réuni des Goths et des Peucéniens
de l'île de Peucé, adjacente à l'embouchure du Danube dans le Pont-Euxin, il
leur donna pour chefs Argaït et Gunthéric, les premiers de la nation des Goths
en noblesse. Ceux-ci sans tarder passèrent à gué le Danube, ravagèrent une
seconde fois la Moesie, et attaquèrent Marcianopolis, métropole célébre de cette
province. Mais après l'avoir assiégée longtemps, ils se retirèrent pour une
somme d'argent que leur donnèrent les habitants. Qu'il nous soit permis, puisque
nous avons nommé Marcianapolis, de dire quelques mots sur la fondation de cette
ville. Voici à quelle occasion l'empereur Trajan la fit bâtir: On rapporte
qu'une jeune fille de sa soeur Marcia se baignait dans ce fleuve, dont les eaux
limpides et d'un goût exquis prennent leur source au milieu de la ville, et qui
sappelle Potamos. Comme elle voulait puiser de l'eau , elle laissa échapper par
mégarde un vase d'or dont elle se servait, lequel tomba au fond, entraîné par le
poids du métal, mais reparut sur l'eau plus loin. C'était assurément une chose
surnaturelle que ce vase fût submergé étant vide, ou qu'il surnageât, rejeté par
les flots, après avoir été englouti; aussi Trajan, en apprenant ces
circonstances, fut-il dans un grand étonnement; et augurant que quelque divinité
résidait dans cette source, il y bâtit une ville qu'il nomma Marcianopolis, du
nom de sa soeur.
CHAPITRE XVII.
Comme
nous le disions donc, les Gètes se retirèrent de devant cette ville après un
long siège, et retournèrent dans leur pays, enrichis par l'argent qu'ils avaient
reçu. Les Gépides, les voyant possesseurs tout à coup d'un grand butin et
partout vainqueurs, se laissèrent entraîner par leur jalousie, et prirent les
armes contre eux malgré leur parenté. Or comment les Gètes et les Gépides
sont-ils parents? Si vous désirez le savoir, je vous le dirai en peu de mots.
J'ai dit en commençant, vous devez vous le rappeler, que les Goths étaient
sortis de l'île Scanzia avec leur roi Bérich, et que, sur trois vaisseaux
seulement, ils avaient abordé aux rivages en deçà de l'Océan. Un de ces trois
vaisseaux allant plus lentement que les autres, comme il arrive, fit donner,
assure-t-on, le nom de Gépides à ceux qui le montaient; car dans la langue des
Goths, paresseux se dit gépanta. De là vint qu'avec le temps, et par corruption,
les Gépides tirèrent leur nom d'un terme de reproche. ll est, du reste, hors de
doute que les Gépides ont la même origine que les Goths ; mais, comme je l'ai
dit, gépanta signifiant paresseux, traînard, ce terme de reproche donné sans
intention est devenu leur nom. Et je pense qu'il leur convient à merveille; car
leur esprit est moins prompt, leur corps plus lent et plus pesant que ceux des
Goths. La jalousie s'empara donc des Gépides, qui, dédaignés jusqu'alors,
habitaient une île du fleuve Viscla, entourée de gués que, dans la langue de
leurs pères, ils appelaient Gépidos. C'est là même qu'habite aujourd'hui, à ce
qu'on rapporte, la nation des Vividariens, depuis que les Gépides se sont
établis sur de meilleures terres. On sait que ces Vividariens, sortis de
diverses nations, se sont rassemblés dans cette île comme en un asile, et ont
ainsi fondé un peuple. Comme nous le disions donc, le roi des Gépides, Fastida,
excitant sa nation, recula par ses con-quêtes les frontières de son pays. Après
avoir écrasé les Burgundions , qu'il extermina presque entièrement, et dompté
encore quelques autres nations, l'insensé, provoquant les Goths eux-mêmes, viola
le premier les liens du sang par une agression coupable, et, poussé par son
orgueil excessif, se mit à dépeupler les terres qu'il voulait ajouter à celles
de son peuple. Il envoya d'abord des députés à Ostrogotha, sous l'empire duquel
se trouvaient encore réunis les Ostrogoths et les Visigoths, deux peuples, comme
on sait, de la même nation. Il se plaignait de ce qu'il était enfermé dans
d'âpres montagnes et resserré par d'épaisses forêts, et lui demandait de deux
choses l'une: ou de se préparer à la guerre, ou de lui céder une partie de ses
terres. Alors Ostrogotha, roi des Goths, avec la fermeté de caractère qui le
distinguait, répondit aux envoyés qu'une telle guerre lui faisait horreur
assurément; qu'il lui serait dur, qu'il regardait comme un crime d'en venir aux
mains avec ses proches; mais qu'il ne cédait point de terres. Que vous dirai-je?
Les Gépides courent aux armes : pour qu'on ne les crût pas les plus forts,
Ostrogotha marcha contre eux. Les deux armées se joignirent devant la ville de
Galtis, au pied de laquelle coule le fleuve Aucha. Là, on combattit avec un
grand courage des deux parts, car des deux parts étaient les mêmes armes et la
même manière de combattre; mais les Goths furent aidés par la bonté de leur
cause et par un génie plus vif. L'armée des Gépides finit par plier, et la nuit
termina le combat. Alors, abandonnant les cadavres des siens, Fastida, roi des
Gépides, retourna précipitamment dans son pays, autant humilié par cette
honteuse défaite qu'il avait été enflé d'orgueil auparavant. Les Goths
reviennent vainqueurs, joyeux de la retraite des Gépides; et tant que vécut leur
chef Ostrogotha, les nôtres demeurèrent en paix dans leur pays.
CHAPITRE XVIII.
Après
sa mort, Cniva divisant l'armée en deux parts, en envoya une pour ravager la
Moesie, sachant qu'elle se trouvait dégarnie de troupes par la négligence des
empereurs ; et lui-même, à la tête de soixante et dix mille hommes, il monta
vers Eustesium, qui s'appelle aussi Novae. Repoussé par le duc Gallus, il
s'avança vers Nicopolis, ville située sur le fleuve Iatrus et fort célèbre,
parce que Trajan la fit bâtir après avoir défait les Sarmates, et la nomma la
ville de la Victoire. Là, Cniva, apprenant que l'empereur Décius marchait contre
lui, se retira dans l'Haemonie, dont il se trouvait peu éloigné ; et après y
avoir fait ses préparatifs, il marcha rapidement contre Philippopolis.
L'empereur Décius, informé de son départ, et voulant porter secours à cette
ville qui lui appartenait, franchit une haute montagne, et se porta sur Berroea.
Tandis qu'il y refaisait ses chevaux et son armée fatiguée, Cniva avec ses Goths
fondit tout à coup sur lui comme la foudre, tailla en pièces l'armée romaine, et
poursuivit l'empereur ainsi qu'un petit nombre des siens, qui trouvèrent la
possibilité de s'enfuir jusque dans la Toscane; puis à travers les Alpes encore
une fois jusque dans la Moesie, où se trouvait alors Gallus, duc de la
frontière, avec des forces considérables. Réunissant aux troupes de ce dernier
ceux de ses soldats qui avaient échappé à l'ennemi, Décius forma une nouvelle
armée pour continuer la guerre. Quant à Cniva, il s'empara de Philippopolis
après un long siège, la pilla, et se ligua avec le duc Priscus, qui l'avait
défendue, et qui s'engagea à combattre contre Décius. Ils attaquèrent en effet
ce dernier, dont le fils, dès le commencement du combat, fut percé d'une flèche
qui le blessa mortellement. On rapporte que le père, en l'apprenant, ne dit que
ces paroles, pour rassurer sans doute le courage de ses soldats : « Il ne faut
point s'affliger; la perte d'un soldat ne diminue en rien les forces de l'État.
» Cependant, ne pouvant résister à sa douleur paternelle, il se jeta au milieu
de l'ennemi, demandant de mourir, ou de venger son fils. Parvenu dans Abrut,
ville de la Moesie, il fut enveloppé par les Goths, qui lui donnèrent la mort.
C'est ainsi qu'il perdit l'empire et la vie. Ce lieu s'appelle encore
aujourd'hui l'autel de Décius, parce qu'avant la bataille le malheureux y avait
sacrifié aux idoles.
CHAPITRE XIX.
Décius
étant mort, Gallus et Volusianus régnèrent sur les Romains. De leur temps une
maladie pestilentielle, presque semblable à celle dont nous avons été affligés
avant ces derniers neuf ans, souilla la face de tout l'univers, et désola
surtout Alexandrie et l'Égypte. L'historien Denys a fait le récit lamentable de
ce fléau, qui a été aussi décrit par notre vénérable martyr l'évêque du Christ
Cyprien, dans son livre intitulé De la mortalité. Dans le même temps, un certain
Emylianus, voyant que la négligence des empereurs laissait les Goths dévaster
impunément la Moesie, et qu'on ne pouvait les en éloigner sans soumettre
l'empire à de grands sacrifices, se persuada que la fortune ne lui serait pas
moins favorable. Il s'empara donc de la tyrannie dans la Moesie, et, ayant
attiré à lui toutes les troupes, il se mit à désoler les villes et les
habitants. Mais en peu de mois la multitude qui le suivait se révolta contre
lui, et ne causa pas de modiques pertes à l'empire. Quant à lui, il périt au
commencement de sa tentative criminelle, et perdit en même temps la vie et
l'empire qu'il usurpait. A l'égard des empereurs Gallus et Volusianus, dont j'ai
parlé plus haut , bien qu'ils aient quitté ce monde après un règne qui dura à
peine deux ans, néanmoins dans ces deux années, où ils ne firent qu'apparaître,
leur règne fut partout paisible, partout aimé. Une seule chose leur fut imputée
à malheur, savoir, la maladie générale; encore ce fut de la part des ignorants
et des calomniateurs, qui se plaisent à déchirer la vie d'autrui de leur dent
envenimée. Dès leur avénement à l'empire ils firent un traité d'alliance avec
les Goths; et après leur mort, arrivée bientôt après, Gallien se saisit du
pouvoir suprême.
CHAPITRE XX.
Tandis
que cet empereur se plongeait dans toutes sortes de dissolutions, Respa et
Véduco, Thuro et Varo, chefs des Goths, prirent des vaisseaux et passèrent en
Asie. Ayant traversé le détroit de l'Hellespont, ils ravagèrent un grand nombre
de villes de cette province, et brûlèrent le temple si renommé de Diane
d'Ephèse, fondé jadis par les Amazones, comme nous l'avons dit, ils abordèrent
ensuite dans la Bithynie, où ils saccagèrent Chalcédoine, que restaura plus tard
en partie Cornélius Avitus , mais qui même aujourd'hui, bien qu'elle jouisse des
privilèges de la capitale de l'empire, conserve encore des traces de dévastation
qui perpétueront le souvenir de ses malheurs. Chargés de butin, les Goths
repassèrent l'Hellespont avec le même bonheur qu'ils l'avaient passé pour entrer
en Asie, et ravagèrent sur leur route Troie et Ilion, qui commençaient à
respirer un peu depuis la guerre d'Agamemnon, et. qui furent de nouveau
détruites par le glaive ennemi. Après avoir ainsi désolé l'Asie, ils portèrent
la dévastation dans la Thrace, où ils assiégèrent et prirent bientôt la ville d'Anchiale,
située au pied de l'Hémus et dans le voisinage de la mer, la même qu'avait jadis
fondée, entre la mer et l'Hémus, Sardanapale, roi des Parthes. On rapporte
qu'ils y restèrent plusieurs jours, se délectant à prendre des bains d'eaux
chaudes qui sortent de leur source de feu à quinze milles de cette ville, et, de
toutes les eaux thermales sans nombre qui sont dans le monde, les plus efficaces
pour rendre la santé aux malades. De là les Goths regagnèrent leur pays.
CHAPITRE XXI.
Plus
tard, l'empereur Maximien les prit à la solde des Romains contre les Parthes,
que combattirent fidèlement les troupes auxiliaires qu'ils avaient fournies.
Mais après que le césar Maximien, presque avec leur seule assistance, eut mis en
fuite le roi des Perses Narsès, petit-fils de Sapor le Grand, s'emparant de
toutes ses richesses, de ses femmes, de ses fils, et que, de concert avec
Dioclétien , il eut vaincu Achille dans Alexandrie; après que Maximien Herculius
eut défait les Quinquégentiens en Afrique, l'empire pacifié commença de négliger
les Goths. Depuis longtemps pourtant l'armée romaine pouvait se passer
difficilement de leur secours contre quelque nation que ce fût; aussi voit-on
fréquemment l'empire recourir à eux, et par exemple sous Constantin, alors
qu'ils portèrent les armes contre son parent Licinius, le vainquirent,
l'enfermèrent dans Thessalonique, et le firent tomber, dépouillé de l'empire,
sous le glaive de Constantin victorieux. Quand celui-ci fonda cette ville
célèbre, qui devint la rivale de Rome, et à laquelle il donna son nom, les Goths
lui prêtèrent encore leur assistance, et, par un traité conclu avec l'empereur,
ils lui fournirent quarante mille hommes pour l'aider à repousser diverses
nations. Ce corps est resté jusqu'à ce jour au service de l'empire, en égal
nombre et sous le même nom, celui de Fédérés. Les Goths florissaient de la sorte
sous l'empire d'Avarie et d'Aoric, leurs rois, lesquels, après leur mort, eurent
pour successeur Gébérich, aussi grand par son courage que par sa noblesse.
CHAPITRE XXII.
Gébérich eut pour père Heldérich, pour aïeul Ovida, Cnivida pour bisaïeul; il
égala par ses hauts faits la gloire de ses ancêtres. Dès le commencement de son
règne, désireux d'étendre son autorité sur la nation des Wandales, il attaqua
Visumar, leur roi. Ce dernier sortait de la tribu des Asdinges, la première de
toutes parmi eux, et l'une des plus braves que l'on connaisse. Ainsi le rapporte
l'historien Dexippe, lequel assure que cette nation mit presque toute une année
pour parvenir des bords de l'Océan à nos frontières, à cause de l'immense
étendue de terres qu'il lui fallut traverser. Elle occupait alors le pays
qu'habitent les Gépides entre les fleuves Marisia, Miliare, Gilfll et le fleuve
Grissia, qui dépasse les trois autres en grandeur. Les Vandales avaient en ce
temps là les Goths à l'orient, à l'occident les Marcomans, au septentrion les
Hermundures, et au midi l'Hister, appelé aussi Danube. C'est donc pendant qu'ils
demeuraient dans ce pays qu'ils furent attaqués par Gébérich, roi des Goths, au
bord du fleuve Marisia, que j'ai nommé, et où l'on combattit longtemps à forces
égales. Mais enfin le roi des Vandales Visumar fut porté par terre, ainsi qu'une
grande partie de sa nation. Quant à Gébérich, le chef glorieux des Goths, après
avoir vaincu et dépouillé ses ennemis, il retourna dans le pays d'où il était
sorti. Alors le petit nombre de Vandales qui s'étaient sauvés rassemblèrent tous
ceux d'entre eux qui ne pouvaient porter les armes, et abandonnèrent leur patrie
désolée. Ils demandèrent la Pannonie à l'empereur Constantin, et y établirent
leur demeure pendant environ quarante ans, se soumettant aux lois de l'empire
comme les habitants de cette province. Longtemps après cependant ils en
sortirent à l'appel de Stilicon, maître de la milice, ex-consul et patrice, pour
envahir les Gaules, où ils pillèrent leurs voisins, sans se fixer nulle part.
CHAPITRE XXIII.
Quelque temps après que le roi des Goths Gébérich fut mort, Ermanaric, de la
noble famille des Amales, lui succéda, et subjugua un grand nombre de nations
belliqueuses du septentrion, qu'il fit obéir à ses lois. C'est avec raison que,
parmi nos ancêtres, quelques uns l'ont comparé à Alexandre le Grand; car il
avait soumis et tenait sous son autorité les Goths, les Scythes, les Thuides de
l'Aünx, les Vasinabronkes, les Mérens, les Mordensimnis, les Caris, les Rokes,
les Tadzans, les Athual, les Navego, les Bubegentes, les Coldes. Adoré des
peuples pour avoir asservi de si puissantes nations, il voulut encore réduire
sous son obéissance les Hérules, dont Alaric était roi, et les soumit après en
avoir exterminé une grande partie. Les Hérules, ainsi nommés, au rapport de
l'historien Ablavius, du mot ele, qui en grec veut dire marais, parce qu'ils
habitaient des terres marécageuses auprès des Palus-Méotides, étaient doués
d'une agilité extraordinaire, qui les rendait d'autant plus orgueilleux, qu'il
n'y avait point de peuple en ce temps-là qui ne voulût avoir dans ses armées de
leur infanterie légère. Mais quoique cette agilité leur eût souvent donné
l'avantage sur d'autres combattants, elle fut forcée de céder à la pesanteur et
à la fermeté des Goths; et la fortune voulut qu'eux aussi, parmi les autres
nations gétiques, ils subissent la domination du roi Ermanaric. Aprês la défaite
des Hérules, le même Ermanaric tourna ses armes contre les Vénètes, qui, peu
aguerris, mais forts de leur nombre, essayèrent d'abord de lui résister. Mais le
nombre seul ne peut rien à la guerre, surtout en présence du nombre et de la
valeur disciplinée: aussi ces peuples, qui, bien que sortis de la même souche,
comme nous l'avons déjà dit au commencement de cette histoire, ou nous en avons
donné la liste, portent aujourd'hui trois noms, savoir, ceux de Venètes, d'Antes
et de Sclaves, et que nous voyons présentement déchainés de tous côtés à cause
de nos péchés, rendirent-ils alors obéissance, tous tant qu'ils étaient, à
Ermanaric. Celui-ci subjugua également par sa prudence la nation des Aetres,
établie sur les rivages les plus reculés de l'océan Germanique ; et, comme pour
prix de ses fatigues, il domina sur tous les peuples de la Scythie et de la
Germanie.
CHAPITRE XXIV.
Or,
peu de temps après, au rapport d'Orose, les Huns, la plus féroce de toutes les
nations barbares, éclatèrent contre les Goths. Si l'on consulte l'antiquité,
voici ce qu'on apprend sur leur origine: Filimer, fils de Gandaric le Grand, et
roi des Goths, le cinquième de ceux qui les avaient gouvernés depuis leur sortie
de file Scanzia, étant entré sur les terres de la Scythie à la tête de sa
nation, comme nous l'avons dit, trouva parmi son peuple certaines sorcières que,
dans la langue de ses pères, il appelle lui-même Aliorumnes. La défiance
qu'elles lui inspiraient les lui fit chasser du milieu des siens; et, les ayant
poursuivies loin de son armée, il les refoula dans une terre solitaire. Les
esprits immondes qui vaguaient par le désert les ayant vues, s'accouplèrent à
elles, se mêlant à leurs embrassements, et donnèrent le jour à cette race, la
plus farouche de toutes. Elle se tint d'abord parmi les marais, rabougrie,
noire, chétive : à peine appartenait-elle à l'espêce humaine, à peine sa langue
ressemblait-elle à la langue des hommes. Telle était l'origine de ces Huns, qui
arrivèrent sur les frontières des Goths. Leur féroce nation, comme l'historien
Priscus le rapporte, demeura d'abord sur le rivage ultérieur du Palus-Méotide,
faisant son unique occupation de la chasse, jusqu'à ce que, s'étant multipliée,
elle portât le trouble chez les peuples voisins par ses fraudes et ses rapines.
Des chasseurs d'entre les Huns étant, selon leur coutume, en quête du gibier sur
le rivage ultérieur du Palus-Méotide, virent tout à coup une biche se présenter
devant eux. Elle entra dans le marais, et, tantôt s'avançant, tantôt s'arrêtant,
elle semblait leur indiquer un chemin. Les chasseurs la suivirent, et
traversèrent à pied le Palus-Méotide, qu'ils imaginaient aussi peu guéable que
la mer; et puis quand la terre de Scythie, qu'ils ignoraient, leur apparut,
soudain la biche disparut. Ces esprits dont les Huns sont descendus machinèrent
cela, je crois, en haine des Scythes. Les Huns, qui ne se doutaient nullement
qu'il y eût un autre monde au delà du Palus-Méotide, furent saisis d'étonnement
à la vue de la terre de Scythie ; et comme ils ont de la sagacité, il leur
sembla voir une protection surnaturelle dans la révélation de ce chemin que
peut-être personne n'avait connu jusqu'alors. Ils retournent auprès des leurs,
racontent ce qui s'est passé, vantent la Scythie, tant qu'enfin ils persuadent
leur nation de les suivre, et se mettent en marche tous ensemble vers ces
contrées, par le chemin que la biche leur a montré. Tous les Scythes qui
tombêrent dans leurs mains dès leur arrivée, ils les immolèrent à la victoire;
le reste fut vaincu et subjugué. A peine en effet eurent-ils passé cet immense
marais, qu'ils entraînèrent comme un tourbillon les Alipzures, les Alcidzures,
les Itamares, les Tuncasses et les Boïsques, qui demeuraient sur cette côte de
la Scythie. Ils soumirent également par des attaques réitérées les Alains, leurs
égaux dans les combats, mais ayant plus de douceur dans les traits et dans la
manière de vivre. Aussi bien ceux-là même qui peut-être auraient pu résister à
leurs armes ne pouvaient soutenir la vue de leurs effroyables visages, et
s'enfuyaient à leur aspect, saisis d'une mortelle épouvante. En effet, leur
teint est d'une horrible noirceur; leur face est plutôt, si l'on peut parler
ainsi, une masse informe de chair, qu'un visage; et ils ont moins des yeux que
des trous. Leur assurance et leur courage se trahissent dans leur terrible
regard. Ils exercent leur cruauté jusque sur leurs enfants dès le premier jour
de leur naissance; car à l'aide du fer ils taillent les joues des mâles, afin
qu'avant de sucer le lait ils soient forcés de s'accoutumer aux blessures. Aussi
vieillissent-ils sans barbe aprês une adolescence sans beauté, parce que les
cicatrices que le fer laisse sur leur visage y étouffent le poil à l'âge où il
sied si bien. Ils sont petits, mais déliés; libres dans leurs mouvements, et
pleins d'agilité pour monter à cheval; les épaules larges; toujours armés de
l'arc et prêts à lancer la flèche; le port assuré, la tête toujours dressée
d'orgueil; sous la figure de l'homme, ils vivent avec la cruauté des bêtes
féroces. Les mouvements rapides des Huns, leurs brigandages sur un grand nombre
de peuples dont le bruit venait jusqu'à eux, jetèrent les Goths dans la
consternation, et ils tinrent conseil avec leur roi sur ce qu'il fallait faire
pour se mettre à couvert d'un si terrible ennemi. Ermanaric lui-même, malgré ses
nombreux triomphes dont nous avons parlé plus haut, ne laissait pas d'être
préoccupé de l'approche des Huns, quand il se vit trahi par la perfide nation
des Roxolans, l'une de celles qui reconnaissaient son autorité. Voici à quelle
occasion : Le mari d'une femme nommée Sanielh et de cette nation, l'ayant
perfidement abandonné, le roi, transporté de fureur, commanda qu'on attachât
cette femme à des chevaux sauvages, dont on excita encore la fougue, et qui la
mirent en lambeaux. Mais ses frères, Ammius et Sarus, pour venger la mort de
leur soeur, frappèrent de leur glaive Ermanaric au côté; et depuis cette
blessure celui-ci ne fit plus que traîner dans un corps débile une vie
languissante. Profitant de sa mauvaise santé, Balamir, roi des Huns, attaqua les
Ostrogoths, qui dès lors furent abandonnés par les Visigoths , avec lesquels ils
étaient unis depuis longtemps. Au milieu de ces événements, Ermanaric, accablé
tant par les souffrances de sa blessure que par le chagrin de voir les courses
des Huns, mourut fort vieux et rassasié de jours, à la cent dixième année de sa
vie; et sa mort fournit aux Huns l'occasion de l'emporter sur ceux d'entre les
Goths qui demeuraient, comme nous l'avons dit, du côté de l'orient, et qui
portaient le nom d'Ostrogoths.
CHAPITRE XXV.
Les
Visigoths, c'est-à-dire ceux d'entre les Goths qui demeuraient à l'occident,
étaient, à cause des Huns, dans les mêmes alarmes que leurs frères, et ne
savaient à quoi se résoudre. A la fin, après s'être longtemps consultés, ils
tombèrent d'accord d'envoyer une députation en Romanie auprès de l'empereur
Valens, frère de l'empereur Valentinien Ier, pour lui demander de leur céder une
partie de la Thrace ou de la Moesie pour s'y établir. Ils s'engageaient en
retour a vivre sous ses lois et à se soumettre à sou autorité; et, afin de lui
inspirer plus de confiance, ils promettaient de se faire chrétiens, pourvu qu'il
leur envoyât des prêtres qui parlassent leur langue. Valens leur accorda
aussitôt avec joie une demande qu'il eût voulu leur adresser le premier. Il
reçut les Goths.dans la Moesie, et les établit dans cette province comme le
rempart de l'empire contre les attaques des autres nations. Et comme en ce
temps-là cet empereur, infecté des erreurs perfides des ariens, avait fait
fermer toutes les églises de notre croyance, il envoya vers eux des prédicateurs
de sa secte, qui d'abord versèrent le venin de leur hérésie dans l'âme de ces
nouveaux venus incultes et ignorants. C'est ainsi que, par les soins de
l'empereur Valens, les Visigoths devinrent non pas chrétiens, mais ariens.
Ceux-ci à leur tour annoncèrent l'Évangile tant aux Ostrogoths qu'aux Gépides,
auxquels les unissaient les liens du sang et de l'amitié; ils leur transmirent
leurs croyances hérétiques, et attirèrent de toutes parts aux pratiques de cette
secte tous les peuples qui parlaient leur langue. En même temps ils passèrent le
Danube, comme il a été dit, et s'établirent, avec le consentement de l'empereur,
dans la Dacie Ripuaire, la Moesie et la Thrace.
CHAPITRE XXVI.
Il
leur arriva ce qui d'ordinaire arrive à toute nation encore mal établie dans un
pays : ils eurent la famine. Alors Fridigerne, Alathéus et Safrach , les plus
considérables d'entre eux et leurs chefs, qui les gouvernaient à défaut de rois,
prenant en pitié la disette de l'armée, supplièrent les généraux romains,
Lupicinus et Maximus, de leur vendre des vivres. Mais à quels excès la soif
impie de l'or ne porte-t-elle pas! Poussés par la cupidité, ceux-ci se mirent à
leur vendre non seulement de la viande de brebis et de boeuf, mais encore de la
chair de chien et d'animaux dégoûtants morts de maladie, et si chèrement, qu'ils
exigeaient un esclave pour une livre de pain, dix livres pour un peu de viande.
Bientôt les esclaves manquèrent, et les meubles aussi : alors ces sordides
marchands, ne pouvant plus rien leur ôter, en vinrent jusqu'à leur de-mander
leurs enfants; et les pères se résignèrent à les livrer, aimant mieux, dans leur
sollicitude pour ces gages si chers, leur voir perdre la liberté que la vie. N'y
a-t-il pas en effet plus d'humanité à vendre un homme pour lui assurer sa
nourriture, qu'à le laisser mourir de faim pour le sauver de l'esclavage? Or il
arriva, dans ce temps d'affliction, que Lupicinus, le général des Romains,
invita Fridigerne, régule des Goths, à un festin : c'était un piège qu'il lui
tendait, comme la suite le prouva. Fridigerne, sans défiance, vint au banquet
avec une suite peu nombreuse; et voilà qu'étant à table dans l'intérieur du
prétoire, il entendait les cris des malheureux qui mouraient de faim. Puis il
s'aperçut qu'on avait renfermé ceux qui l'accompagnaient dans un lieu séparé, et
que des soldats romains, par ordre de leur général, s'efforçaient de les
massacrer. Les cris pénibles des mourants tonnaient à ses oreilles, et le
remplissaient de soupçons. Tout à coup, ne pouvant plus douter des embûches
qu'on lui tend, Fridigerne tire son glaive au milieu du festin; il sort
précipitamment, non sans courir un grand danger, délivre les siens d'une mort
certaine, et les excite à exterminer les Romains. Voyant s'offrir une occasion
qu'ils appelaient de leurs voeux, ces vaillants hommes aimèrent mieux s'exposer
à périr en combattant que par la famine, et prirent aussitôt les armes pour
immoler les généraux Lupicinus et Maximus. Ce jour-là mit lin à la disette des
Goths et à la sécurité des Romains. Les Goths commencèrent dès lors à ne plus
être des étrangers et des fugitifs, mais des citoyens, et les maîtres absolus
des possesseurs des terres; et ils tinrent sous leur autorité toutes les
provinces septentrionales jusqu'au Danube. L'empereur Valens en apprit la
nouvelle à Antioche, et aussitôt il fit prendre les armes à son armée, et se
dirigea sur la Thrace. II y livra une bataille qui lui fut fatale, car les Goths
le vainquirent. Blessé lui-même et fugitif, il se réfugia dans une ferme auprès
d'Hadrianopolis. Les Goths, ne sachant point que cette chétive masure recelât
l'empereur, y mirent le feu, qui, redoublant de violence, comme il arrive, le
consuma dans sa pompe royale. Ainsi s'accomplit le jugement de Dieu, qui voulut
qu'il fût brûlé par ceux qu'il avait égarés vers l'hérésie, quand ils lui
demandaient d'être instruits dans la vraie foi, et qu'il avait détournés du feu
de la charité pour les vouer aux flammes de l'enfer. Après cette victoire si
glorieuse pour eux, les Goths, devenus maîtres de la Thrace et de la Dacie
Ripuaire, s'y établirent, comme si ces contrées leur eussent tou jours
appartenu.
CHAPITRE XXVII.
Cependant l'empereur Gratien choisit pour succéder à Valens son oncle Théodose,
qu'il rappela d'Espagne et mit à la tête de l'empire d'O-rient. Bientôt la
discipline militaire fut remise en vigueur; et les Goths, voyant bannies la
mollesse et la négligence des anciens princes, eurent une grande crainte. Le
nouvel empereur, pour relever le courage de l'armée, tempérait la sévérité du
commandement par sa libéralité et sa douceur. Doué d'ailleurs d'un génie plein
d'activité, il se faisait remarquer par sa bravoure autant que par sa prudence.
Dès que I'avénement d'un prince plus digne de commander eut rendu la confiance
aux troupes, elles s'enhardirent à attaquer les Goths, et les chassèrent de la
Thrace; mais Théodose étant tombé si dangereusement malade qu'on désespérait
presque de ses jours, les Goths reprirent de nouveau courage. Ils divisèrent
leur armée : Fridigerne alla ravager la Thessalie, l'Épire et l'Achaïe, tandis
qu'Alathéus et Safrach gagnaient la Pannonie avec le reste des troupes.
L'empereur Gratien avait quitté Rome pour passer dans les Gaules à cause de
l'irruption des Wandales, quand il apprit cette nouvelle. Voyant que, tandis que
Théodose succombait sans espoir à une maladie fatale, les Goths étendaient leurs
ravages, il rassembla une armée, et marcha aussitôt contre eux; mais ne se fiant
point en ses forces, il aima mieux les réduire par des avances et des présents;
et leur ayant accordé la paix et des vivres, il conclut avec eux un traité. PIus
tard, quand l'empereur Théodose se rétablit, et qu'il eut connaissance des
conventions que Gratien avait conclues entre les Goths et les Romains, cette
alliance, que lui-même avait désirée, le combla de joie et il se tint au traité
de paix.
CHAPITRE XXVIII.
Il
s'attacha aussi par des présents, et par ses manières pleines de bonté, le roi
Athanaric, qui venait de succéder à Fridigerne, et il l'invita à se rendre
auprès de lui à Constantinople. Celui-ci accepta son offre avec empressement; et
comme il entrait dans la ville impériale, transporté d'admiration :
« Je vois à présent,
s'écria-t-il, ce dont j'avais souvent oui parler sans le croire, savoir, la
splendeur de cette grande cité.» Et, portant ses regards de côté et d'autre, il
contemplait avec surprise tantôt la position de la ville, et les vaisseaux qui
partaient et arrivaient, tantôt ses rem-parts célèbres, où se rendaient les
peuples de diverses contrées, comme on voit de divers côtés sourdre les eaux
dans une source. Mais quand il vit les soldats en ordre de bataille :
« Il ne faut pas en douter,
dit-il, l'empereur est un dieu sur la terre; et quiconque aura levé la main
contre lui, il doit l'expier de son sang. » Ce fut au milieu de ces transports
d'admiration, au sein des honneurs dont le comblait de jour en jour l'empereur,
qu'il passa de ce monde quelques mois après son arrivée. Dans son affection pour
lui, Théodose lui rendit peut-être plus d'honneurs après sa mort que pendant sa
vie; car il lui donna une sépulture digne de son rang, et voulut même précéder
en personne son cercueil dans le convoi funèbre. Après la mort d'Athanaric,
toute l'armée continua à demeurer au service de l'empereur Théodose, se
reconnaissant sujette de l'empire romain, et ne faisant en quelque sorte qu'un
même corps avec la milice. On rétablit en égal nombre et sous le même nom les
fédérés de l'empereur Constantin ; et Théodose, comptant sur leur fidélité et
leur attachement, en emmena avec lui plus de vingt mille contre le tyran Eugène,
qui s'était emparé de la Gaule après que Gratien avait perdu la vie; et la
victoire ayant fait tomber cet usurpateur entre ses mains, il tira vengeance de
sa rébellion.
CHAPITRE XXIX.
Mais
après que Théodose, qui aimait la paix et la nation des Goths, fut mort, ses
enfants se mirent à ruiner l'un et l'autre empire par leur vie fastueuse, et
cessèrent de payer à leurs auxiliaires, c'est-à-dire aux Goths, les subsides
accoutumés. Ceux-ci éprouvèrent bientôt pour ces princes un dégoût qui ne fit
que s'accroître; et, dans la crainte que leur courage ne se perdit dans une trop
longue paix, ils élurent pour roi Alaric. Il était de la famille des Balthes,
race héroïque, la seconde noblesse après les Amales. Et ce nom de Balthe, qui
veut dire brave, lui avait été donné depuis longtemps parmi les siens, à cause
de sa hardiesse et de son intrépidité. Aussitôt qu'il eut été fait roi, Alaric
tenant conseil avec les siens leur persuada de chercher à conquérir des royaumes
par leurs fatigues, plutôt que de rester oisivement sous la domination
étrangère; et s'étant mis à la tête de l'armée, sous le consulat de Stilicon et
d'Aurélien, il traversa les deux Pannonies, laissant Firmium à droite, et entra
dans l'Italie, alors à peu près vide de défenseurs. Ne rencontrant aucun
obstacle, il campa auprès du pont Condinianus, à trois milles de la ville royale
de Ravenne. Cette ville, entre des marais, la mer et le Pô, n'est accessible que
par un seul côté. Elle fut autrefois habitée, suivant une ancienne tradition,
par les Enètes, nom qui signifie digne d'éloge. Située au sein de l'empire
romain, au bord de la mer Ionienne, elle est entourée et comme submergée par les
eaux. Elle a à l'orient la mer; et si, partant de Corcyre et de la Grèce, et
prenant à droite, on traverse directement cette mer, on passe d'abord devant
l'Épire, ensuite devant la Dalmatie, la Liburnie, l'Histrie, et l'on vient
effleurer de son aviron la Vénétie. A l'occident, elle est défendue par des
marais, à travers lesquels on a laissé un étroit passage comme une sorte de
porte. Elle est entourée au septentrion par une branche du Pô appelée le canal
d'Ascon, et enfin au midi par le Pô lui-même, qu'on désigne encore sous le nom
d'Eridan, et qui porte sans partage le surnom de roi des fleuves. Auguste
abaissa son lit, et le rendit très profond; il promène dans la ville la septième
partie de ses eaux, et son embouchure forme un port excellent, où jadis, au
rapport de Dion, pouvait stationner en toute sûreté une flotte de deux cent
cinquante vaisseaux. Aujourd'hui, comme le dit Fabius, à l'ancienne place du
port on voit de vastes jardins remplis d'arbres, d'où pendent non pas des
voiles, mais des fruits. La ville a trois noms, dont elle se glorifie, comme des
trois quartiers qui la divisent et auxquels ils répondent : le premier est
Ravenne, le dernier Classis, celui du milieu Césarée, entre Ravenne et la mer.
Bâti sur un terrain sablonneux, ce dernier quartier est d'un abord doux et
facile, et commodément situé pour les transports.
CHAPITRE XXX.
Ainsi
donc quand l'armée des Wisigoths fut arrivée devant cette ville, elle envoya une
députation à l'empereur Honorius qui s'y trouvait renfermé, pour lui dire, ou de
permettre aux Goths de demeurer paisiblement en Italie, et qu'alors ils
vivraient avec les Romains de telle sorte que les deux nations pourraient
sembler n'en faire qu'une ; ou de se préparer au combat, et que le plus fort
chasserait l'autre, et dominerait en paix après la victoire. Ces deux
propositions épouvantèrent Honorius, qui, tenant conseil avec son sénat,
délibérait sur les moyens de faire sortir les Goths de l'Italie. Il se détermina
enfin à leur faire une donation, confirmée par un rescrit impérial, de la Gaule
et de l'Espagne, provinces éloignées qu'il avait dès lors presque perdues, et
que ravageait Gizérie, roi des Wandales ; et il autorisa Alaric et sa nation à
s'en emparer s'ils le pouvaient, comme si elles leur eussent toujours appartenu.
Les Goths consentirent à cet arrangement, et se mirent en marche vers les
contrées qui venaient de leur être cédées. Mais comme ils se retiraient de
l'Italie, où ils n'avaient commis aucun désordre, le patrice Stilicon, beau-père
de l'empereur Honorius ( car ce prince épousa l'une après l'autre ses deux
filles Marie et Ermancia, que Dieu enleva de ce monde chastes et vierges toutes
deux), Stilicon, dis-je, s'avança perfidement jusqu'à Pollentia, ville située
dans les Alpes Cottiennes; et tandis que les Goths ne se défiaient de rien, il
fondit sur eux, allumant ainsi une guerre qui devait tourner à la ruine de
l'Italie et à sa propre honte. Cette attaque imprévue jeta d'abord l'épouvante
parmi les Goths; mais bientôt, reprenant courage et s'excitant les uns les
autres, suivant leur coutume, ils mettent en fuite l'armée presque entière de
Stilicon, la poursuivent, la taillent en pièces : dans la fureur qui les
possède, ils abandonnent leur route, et, revenant sur leurs pas, rentrent dans
la Ligurie, qu'ils venaient de traverser. Après y avoir fait un riche butin, ils
ravagent de même la province Emilia; et, parcourant la voie Flaminia entre le
Picénum et la Toscane, ils dévastent tout ce qui se trouve sur leur passage d'un
côté et de l'autre jusqu'à Rome. Entrés enfin dans cette ville, Marie la leur
laisse piller; mais il leur défend d'y mettre le feu, comme c'est l'habitude
chez les païens, ni de faire aucun mal à ceux qui s'étaient réfugiés dans les
églises des saints. Les Goths, en quittant Rome, allèrent dans le Bruttium en
passant par la Campanie et la Lucanie, où ils commirent les mêmes ravages. Après
y être restés longtemps, ils résolurent de passer en Sicile, et de là en
Afrique. Le pays des Bruttiens, situé à l'extrémité de l'Italie du côté du midi,
forme un angle, où commence le mont Apennin. Il est comme une langue qui
s'avance pour séparer la mer Tyrrhénienne de la mer Adriatique, et tire son nom
de Bruttia, qu'il eut jadis pour reine. Le roi des Visigoths étant donc venu
dans ce pays avec toutes les richesses de l'Italie, dont il avait fait sa proie,
s'apprêtait, comme il a été dit, à traverser la Sicile pour aller s'établir
paisiblement en Afrique; mais, quelques projets que fasse l'homme, ils ne se
réalisent point sans la volonté de Dieu : dans cet orageux détroit plusieurs de
ses vaisseaux furent submergés, d'autres, en très grand nombre, furent
dispersés; et tandis que, repoussé par ce revers, Alaric délibérait en lui-même
sur ce qu'il ferait, la mort le surprit tout à coup, et l'ôta de ce monde. Les
Goths, pleurant leur chef bien-aimé, détournèrent de son lit le fleuve
Barentinus, auprès de Consentia; car ce fleuve coule du pied d'une montagne, et
baigne cette ville de ses flots bienfaisants. Au milieu de son lit ils firent
creuser par une troupe de captifs une place pour l'ensevelir, et au fond de
cette fosse ils enterrèrent Alaric, avec un grand nombre d'objets précieux. Puis
ils ramenèrent les eaux dans leur premier lit; et afin que la place où était son
corps ne pût jamais être connue de personne, ils massacrèrent tous les
fossoyeurs.
CHAPITRE XXXI.
Alaric
mort, les Visigoths élurent pour roi Athaulfe, son parent, aussi remarquable par
la supériorité de son esprit que par sa beauté; car bien que sa taille ne fût
pas très élevée, son visage était beau et son corps parfaitement proportionné.
Dès qu'il eut pris le commandement, il retourna à Rome, et acheva de ronger,
comme font les sauterelles, ce qui pouvait avoir échappé au premier pillage. Il
dépouilla de leurs richesses, en Italie, non seulement les particuliers, mais
encore l'État, sans que l'empereur Honorius pût s'y opposer ; et même il emmena
en captivité Placidie, sœur de ce dernier et fille de l'empereur Théodose, mais
d'une autre femme. Toutefois, attir |