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Mithridate
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Préface.
Il n'y a guère de nom plus connu que celui de Mithridate; sa vie et sa
mort font une partie considérable de l'histoire romaine, et sans compter
les victoires qu'il a remportées, on peut dire que ses seules défaites
ont fait presque toute la gloire de trois des plus grands capitaines de
la république [: c'est à savoir, de Sylla, de Lucullus et de Pompée].
Ainsi je ne pense pas qu'il soit besoin de citer ici mes auteurs; car,
excepté quelque événement que j'ai un peu rapproché par le droit que
donne la poésie, tout le monde reconnaîtra aisément que j'ai suivi
l'histoire avec beaucoup de fidélité. [En effet, il n'y a guère
d'actions éclatantes dans la vie de Mithridate qui n'aient trouvé place
dans ma tragédie. J'y ai inséré tout ce qui pouvait mettre en jour les
moeurs et les sentiments de ce prince, je veux dire sa haine violente
contre les Romains, son grand courage, sa finesse, sa dissimulation, et
enfin cette jalousie qui lui était si naturelle, et qui a tant de fois
coûté la vie à ses maîtresses.]
La seule chose qui pourrait n'être pas
aussi connue que le reste, c'est le dessein que je lui fais prendre de
passer dans l'Italie. Comme ce dessein m'a fourni une des scènes qui ont
le plus réussi dans ma tragédie, je crois que le plaisir du lecteur
pourra redoubler, quand il verra que presque tous les historiens ont dit
tout ce que je fais dire ici à Mithridate.
Florus, Plutarque et Dion Cassius nomment les pays par où il devait
passer. Appien d'Alexandrie entre plus dans le détail, et après avoir
marqué les facilités et les secours que Mithridate espérait trouver dans
sa marche, il ajoute que ce projet fut le prétexte dont Pharnace se
servit pour [faire] révolter toute l'armée, et que les soldats, effrayés
de l'entreprise de son père, la regardèrent comme le désespoir d'un
prince qui ne cherchait qu'à périr avec éclat. Ainsi elle fut en partie
cause de sa mort, qui est l'action de ma tragédie.
J'ai encore lié ce dessein de plus près à mon sujet, et je m'en suis
servi pour faire connaître à Mithridate les secrets sentiments de ses
deux fils. On ne peut prendre trop de précaution pour ne rien mettre sur
le théâtre qui ne soit très nécessaire, et les plus belles scènes sont
en danger d'ennuyer, du moment qu'on les peut séparer de l'action et
qu'elles l'interrompent au lieu de la conduire vers sa fin.
[Voici la réflexion que fait Dion Cassius sur ce dessein de
Mithridate: "Cet homme était véritablement né pour entreprendre de
grandes choses. Comme il avait souvent éprouvé la bonne et la mauvaise
fortune, il ne croyait rien au-dessus de ses espérances et de son
audace, et mesurait ses desseins bien plus à la grandeur de son courage
qu'au mauvais état de ses affaires, bien résolu, si son entreprise ne
réussissait point, de faire une fin digne d'un grand roi, et de
s'ensevelir lui-même sous les ruines de son empire, plutôt que de vivre
dans l'obscurité et dans la bassesse."
J'ai choisi Monime entre les femmes que Mithridate a aimées. Il
paraît que c'est celle de toutes qui a été la plus vertueuse, et qu'il a
aimée le plus tendrement. Plutarque semble avoir pris plaisir à décrire
le malheur et les sentiments de cette princesse. C'est lui qui m'a donné
l'idée de Monime, et c'est en partie sur la peinture qu'il en a faite
que j'ai fondé un caractère que je puis dire qui n'a point déplu. Le
lecteur trouvera bon que je rapporte ses paroles telles qu'Amyot les a
traduites, car elles ont une grâce dans le vieux style de ce traducteur,
que je ne crois point pouvoir égaler dans notre langage moderne:
"Cette-cy estoit fort renommée entre les Grecs, pour ce que quelques
sollicitations que lui sceust faire le roy en estant amoureux, jamais ne
voulut entendre à toutes ses poursuites jusqu'à ce qu'il y eust accord
de mariage passé entre eux, qu'il luy eust envoyé le diadème ou bandeau
royal, et appelée royne. La pauvre dame, depuis que ce roy l'eust
espousée, avoir vécu en grande desplaisance, ne faisant continuellement
autre chose que de plorer la malheureuse beauté de son corps, laquelle,
au lieu d'un mari, luy avoit donné un maistre, et au lieu de compaignie
conjugale et que doibt avoir une dame d'honneur, luy avoit baillé une
garde et garnison d'hommes barbares, qui la tenoient comme prisonnière
loin du doulx pays de la Grèce, en lieu où elle n'avoit qu'un songe et
une ombre de biens; et au contraire avoit réellement perdu les
véritables, dont elle jouissoit au pays de sa naissance. Et quand l'ennuque
fut arrivé devers elle et luy eust faict commandement de par le roi
qu'elle eust à mourir, adonc elle s'arracha d'alentour de la teste son
bandeau royal, et se le nouant alentour du col, s'en pendit. Mais le
bandeau ne fut pas assez fort, et se rompit incontinent. Et alors elle
se prit à dire: "O maudit et malheureux tissu, ne me serviras-tu point
au moins à ce triste service?" En disant ces paroles, elle le jeta
contre terre, crachant dessus, et tendit la gorge à l'eunuque."
Xipharès était fils de Mithridate et d'une de ses femmes qui se
nommait Stratonice. Elle livra aux Romains une place de grande
importance, où étaient les trésors de Mithridate, pour mettre son fils
Xipharès dans les bonnes grâces de Pompée. Il y a des historiens qui
prétendent que Mithridate fit mourir ce jeune prince pour se venger de
la perfidie de sa mère.
Je ne dis rien de Pharnace,
car qui ne sait pas que ce fut lui qui souleva contre Mithridate ce qui
lui restait de troupes, et qui força ce prince à se vouloir empoisonner,
et à se passer son épée au travers du corps pour ne pas tomber entre les
mains de ses ennemis? C'est ce même Pharnace qui fut vaincu depuis par
Jules César, et qui fut tué ensuite dans une autre bataille.
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Personnages
Mithridate, roi de Pont, et de quantité d'autres royaumes.
Monime,
accordée avec Mithridate, et déjà déclarée reine.
Pharnace,
fils de Mithridate, mais de différente mère.
Xipharès,
fils de Mithridate, mais de différente mère.
Arbate,
confident de Mithridate, et gouverneur de la place de Nymphée.
Phoedime,
confidente de Monime.
Arcas,
domestique de Mithridate.
Gardes.
La scène
est à Nymphée, port de mer sur le Bosphore Cimmérien, dans la
Taurique Chersonèse.
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Acte premier
Scène première
Xipharès, Arbate
Xipharès
On nous faisait,
Arbate, un fidèle rapport:
Rome en effet
triomphe, et Mithridate est mort.
Les Romains, vers
l'Euphrate, ont attaqué mon père,
Et trompé dans la
nuit sa prudence ordinaire.
Après un long combat,
tout son camp dispersé
Dans la foule des
morts, en fuyant, l'a laissé,
Et j'ai su qu'un
soldat dans les mains de Pompée
Avec son diadème a
remis son épée.
Ainsi ce roi qui seul
a durant quarante ans,
Lassé tout ce que
Rome eut de chefs importants,
Et qui dans l'Orient
balançant la fortune,
Vengeait de tous les
rois la querelle commune,
Meurt, et laisse
après lui, pour venger son trépas,
Deux fils infortunés
qui ne s'accordent pas.
Arbate
Vous, Seigneur! Quoi?
l'ardeur de régner en sa place
Rend déjà Xipharès
ennemi de Pharnace?
Xipharès
Non, je ne prétends
point, cher Arbate, à ce prix,
D'un malheureux
empire acheter le débris.
Je sais en lui des
ans respecter l'avantage,
Et content des Etats
marqués pour mon partage,
Je verrai sans regret
tomber entre ses mains
Tout ce que lui
promet l'amitié des Romains.
Arbate
L'amitié des Romains?
Le fils de Mithridate,
Seigneur? Est-il bien
vrai?
Xipharès
N'en doute point,
Arbate.
Pharnace, dès
longtemps tout Romain dans le coeur,
Attend tout
maintenant de Rome et du vainqueur.
Et moi, plus que
jamais à mon père fidèle,
Je conserve aux
Romains une haine immortelle.
Cependant et ma haine
et ses prétentions
Sont les moindres
sujets de nos divisions.
Arbate
Et quel autre intérêt
contre lui vous anime?
Xipharès
Je m'en vais
t'étonner: cette belle Monime,
Qui du roi notre père
attira tous les voeux,
Dont Pharnace, après
lui, se déclare amoureux...
Arbate
Eh bien, Seigneur?
Xipharès
Je l'aime, et ne veux
plus m'en taire,
Puisqu'enfin pour
rival je n'ai plus que mon frère.
Tu ne t'attendais
pas, sans doute, à ce discours,
Mais ce n'est point,
Arbate, un secret de deux jours.
Cet amour s'est
longtemps accru dans le silence.
Que n'en puis-je à
tes yeux marquer la violence,
Et mes premiers
soupirs, et mes derniers ennuis?
Mais en l'état
funeste où nous sommes réduits,
Ce n'est guère le
temps d'occuper ma mémoire
A rappeler le cours
d'une amoureuse histoire.
Qu'il te suffise
donc, pour me justifier,
Que je vis, que
j'aimai la reine le premier;
Que mon père ignorait
jusqu'au nom de Monime
Quand je conçus pour
elle un amour légitime.
Il la vit. Mais au
lieu d'offrir à ses beautés
Un hymen, et des
voeux dignes d'être écoutés,
Il crut que sans
prétendre une plus haute gloire
Elle lui céderait une
indigne victoire.
Tu sais par quels
efforts il tenta sa vertu,
Et que lassé d'avoir
vainement combattu,
Absent, mais toujours
plein de son amour extrême,
Il lui fit par tes
mains porter son diadème.
Juge de mes douleurs,
quand des bruits trop certains
M'annoncèrent du roi
l'amour et les desseins,
Quand je sus qu'à son
lit Monime réservée
Avait pris avec toi
le chemin de Nymphée.
Hélas! ce fut encor
dans ce temps odieux
Qu'aux offres des
Romains ma mère ouvrit les yeux:
Ou pour venger sa foi
par cet hymen trompée,
Ou ménageant pour moi
la faveur de Pompée,
Elle trahit mon père,
et rendit aux Romains
La place et les
trésors confiés en ses mains.
Quel devins-je au
récit du crime de ma mère!
Je ne regardais plus
mon rival dans mon père;
J'oubliai mon amour
par le sien traversé:
Je n'eus devant les
yeux que mon père offensé.
J'attaquai les
Romains, et ma mère éperdue
Me vit, en reprenant
cette place rendue,
A mille coups mortels
contre eux me dévouer,
Et chercher en
mourant à la désavouer.
L'Euxin, depuis ce
temps, fut libre, et l'est encore,
Et des rives de Pont
aux rives du Bosphore,
Tout reconnut mon
père, et ses heureux vaisseaux
N'eurent plus
d'ennemis que les vents et les eaux.
Je voulais faire
plus: je prétendais, Arbate,
Moi-même, à son
secours m'avancer vers l'Euphrate.
Je fus soudain frappé
du bruit de son trépas.
Au milieu de mes
pleurs, je ne le cèle pas,
Monime, qu'en tes
mains mon père avait laissée,
Avec tous ses
attraits revint en ma pensée.
Que dis-je? en ce
malheur je tremblai pour ses jours,
Je redoutai du roi
les cruelles amours.
Tu sais combien de
fois ses jalouses tendresses
Ont pris soin
d'assurer la mort de ses maîtresses.
Je volai vers
Nymphée; et mes tristes regards
Rencontrèrent
Pharnace au pied de ses remparts.
J'en conçus, je
l'avoue, un présage funeste.
Tu nous reçus tous
deux, et tu sais tout le reste.
Pharnace, en ses
desseins toujours impétueux,
Ne dissimula point
ses voeux présomptueux.
De mon père à la
reine il conta la disgrâce,
L'assura de sa mort,
et s'offrit en sa place.
Comme il le dit,
Arbate, il veut l'exécuter.
Mais enfin, à mon
tour, je prétends éclater:
Autant que mon amour
respecta la puissance
D'un père à qui je
fus dévoué dès l'enfance,
Autant ce même amour,
maintenant révolté,
De ce nouveau rival
brave l'autorité.
Ou Monime, à ma
flamme elle-même contraire,
Condamnera l'aveu que
je prétends lui faire;
Ou bien, quelques
malheurs qu'il en puisse avenir,
Ce n'est que par ma
mort qu'on la peut obtenir,
Voilà tous les
secrets que je voulais t'apprendre.
C'est à toi de
choisir quel parti tu dois prendre,
Qui des deux te
paraît plus digne de ta foi,
L'esclave des
Romains, ou le fils de ton roi.
Fier de leur amitié,
Pharnace croit peut-être
Commander dans
Nymphée, et me parler en maître.
Mais ici mon pouvoir
ne connaît point le sien:
Le Pont est son
partage, et Colchos est le mien,
Et l'on sait que
toujours la Colchide et ses princes
Ont compté ce
Bosphore au rang de leurs provinces.
Arbate
Commandez-moi,
Seigneur. Si j'ai quelque pouvoir
Mon choix est déjà
fait, je ferai mon devoir:
Avec le même zèle,
avec la même audace
Que je servais le
père, et gardais cette place,
Et contre votre
frère, et même contre vous,
Après la mort du roi,
je vous sers contre tous.
Sans vous, ne sais-je
pas que ma mort assurée
De Pharnace en ces
lieux allait suivre l'entrée?
Sais-je pas que mon
sang, par ses mains répandu,
Eût souillé ce
rempart contre lui défendu?
Assurez-vous du coeur
et du choix de la reine.
Du reste, ou mon
crédit n'est plus qu'une ombre vaine,
Ou Pharnace, laissant
le Bosphore en vos mains
Ira jouir ailleurs
des bontés des Romains.
Xipharès
Que ne devrai-je
point à cette ardeur extrême?
Mais on vient. Cours,
ami, c'est Monime elle-même.
Scène II
Monime, Xipharès
Monime
Seigneur, je viens à
vous, car enfin aujourd'hui
Si vous m'abandonnez,
quel sera mon appui?
Sans parents, sans
amis, désolée et craintive,
Reine longtemps de
nom, mais en effet captive,
Et veuve maintenant
sans avoir eu d'époux,
Seigneur, de mes
malheurs ce sont là les plus doux.
Je tremble à vous
nommer l'ennemi qui m'opprime.
J'espère toutefois
qu'un coeur si magnanime
Ne sacrifiera point
les pleurs des malheureux
Aux intérêts du sang
qui vous unit tous deux.
Vous devez à ces mots
reconnaître Pharnace:
C'est lui, Seigneur,
c'est lui dont la coupable audace
Veut, la force à la
main, m'attacher à son sort
Par un hymen pour moi
plus cruel que la mort.
Sous quel astre
ennemi faut-il que je sois née?
Au joug d'un autre
hymen sans amour destinée,
A peine je suis libre
et goûte quelque paix,
Qu'il faut que je me
livre à tout ce que je hais.
Peut-être je devrais,
plus humble en ma misère,
Me souvenir du moins
que je parle à son frère;
Mais, soit raison,
destin, soit que ma haine en lui
Confonde les Romains
dont il cherche l'appui,
Jamais hymen formé
sous le plus noir auspice
De l'hymen que je
crains n'égala le supplice.
Et si Monime en
pleurs ne vous peut émouvoir,
Si je n'ai plus pour
moi que mon seul désespoir,
Au pied du même autel
où je suis attendue,
Seigneur, vous me
verrez, à moi-même rendue,
Percer ce triste
coeur qu'on veut tyranniser,
Et dont jamais encor
je n'ai pu disposer.
Xipharès
Madame, assurez-vous
de mon obéissance;
Vous avez dans ces
lieux une entière puissance.
Pharnace ira, s'il
veut, se faire craindre ailleurs.
Mais vous ne savez
pas encor tous vos malheurs.
Monime
Hé! quel nouveau
malheur peut affliger Monime,
Seigneur?
Xipharès
Si vous aimer c'est
faire un si grand crime,
Pharnace n'en est pas
seul coupable aujourd'hui,
Et je suis mille fois
plus criminel que lui.
Monime
Vous!
Xipharès
Mettez ce malheur au
rang des plus funestes;
Attestez, s'il le
faut, les puissances célestes
Contre un sang
malheureux, né pour vous tourmenter,
Père, enfants, animés
à vous persécuter.
Mais avec quelque
ennui que vous puissiez apprendre
Cet amour criminel
qui vient de vous surprendre,
Jamais tous vos
malheurs ne sauraient approcher
Des maux que j'ai
soufferts en le voulant cacher.
Ne croyez point
pourtant que semblable à Pharnace,
Je vous serve
aujourd'hui pour me mettre en sa place;
Vous voulez être à
vous, j'en ai donné ma foi,
Et vous ne dépendrez
ni de lui ni de moi.
Mais quand je vous
aurai pleinement satisfaite,
En quels lieux
avez-vous choisi votre retraite?
Sera-ce loin, Madame,
ou près de mes Etats?
Me sera-t-il permis
d'y conduire vos pas?
Verrez-vous d'un même
oeil le crime et l'innocence?
En fuyant mon rival,
fuirez-vous ma présence?
Pour prix d'avoir si
bien secondé vos souhaits,
Faudra-t-il me
résoudre à ne vous voir jamais?
Monime
Ah! que
m'apprenez-vous?
Xipharès
Hé quoi! belle
Monime,
Si le temps peut
donner quelque droit légitime,
Faut-il vous dire ici
que le premier de tous
Je vous vis, je
formai le dessein d'être à vous,
Quand vos charmes
naissants, inconnus à mon père,
N'avaient encor paru
qu'aux yeux de votre mère?
Ah! si par mon devoir
forcé de vous quitter,
Tout mon amour alors
ne put pas éclater,
Ne vous souvient-il
plus, sans compter tout le reste,
Combien je me
plaignis de ce devoir funeste?
Ne vous souvient-il
plus, en quittant vos beaux yeux,
Quelle vive douleur
attendrit mes adieux?
Je m'en souviens tout
seul. Avouez-le, Madame,
Je vous rappelle un
songe effacé de votre âme.
Tandis que loin de
vous, sans espoir de retour,
Je nourrissais encore
un malheureux amour,
Contente, et résolue
à l'hymen de mon père,
Tous les malheurs du
fils ne vous affligeaient guère.
Monime
Hélas!
Xipharès
Avez-vous plaint un
moment mes ennuis?
Monime
Prince... n'abusez
point de l'état où je suis.
Xipharès
En abuser, ô ciel!
quand je cours vous défendre,
Sans vous demander
rien, sans oser rien prétendre?
Que vous dirai-je
enfin? lorsque je vous promets
De vous mettre en
état de ne me voir jamais!
Monime
C'est me promettre
plus que vous ne sauriez faire.
Xipharès
Quoi! malgré mes
serments, vous croyez le contraire?
Vous croyez
qu'abusant de mon autorité,
Je prétends attenter
à votre liberté?
On vient, Madame, on
vient: expliquez-vous, de grâce.
Un mot.
Monime
Défendez-moi des
fureurs de Pharnace:
Pour me faire,
Seigneur, consentir à vous voir,
Vous n'aurez pas
besoin d'un injuste pouvoir.
Xipharès
Ah! Madame...
Monime
Seigneur, vous voyez
votre frère.
Scène III
Monime, Pharnace,
Xipharès
Pharnace
Jusques à quand,
Madame, attendrez-vous mon père?
Des témoins de sa
mort viennent à tous moments
Condamner votre doute
et vos retardements.
Venez, fuyez l'aspect
de ce climat sauvage,
Qui ne parle à vos
yeux que d'un triste esclavage.
Un peuple obéissant
vous attend à genoux,
Sous un ciel plus
heureux et plus digne de vous.
Le Pont vous
reconnaît dès longtemps pour sa reine:
Vous en portez encor
la marque souveraine,
Et ce bandeau royal
fut mis sur votre front
Comme un gage assuré
de l'empire de Pont.
Maître de cet Etat
que mon père me laisse,
Madame, c'est à moi
d'accomplir sa promesse.
Mais il faut,
croyez-moi, sans attendre plus tard,
Ainsi que notre hymen
presser notre départ.
Nos intérêts communs
et mon coeur le demandent.
Prêts à vous
recevoir, mes vaisseaux vous attendent,
Et du pied de l'autel
vous y pouvez monter,
Souveraine des mers
qui vous doivent porter.
Monime
Seigneur, tant de
bontés ont lieu de me confondre.
Mais puisque le temps
presse et qu'il faut vous répondre,
Puis-je, laissant la
feinte et les déguisements,
Vous découvrir ici
mes secrets sentiments?
Pharnace
Vous pouvez tout.
Monime
Je crois que je vous
suis connue.
Éphèse est mon pays;
mais je suis descendue
D'aïeux, ou rois,
Seigneur, ou héros qu'autrefois
Leur vertu, chez les
Grecs, mit au-dessus des rois.
Mithridate me vit.
Éphèse, et l'Ionie,
A son heureux empire
était alors unie.
Il daigna m'envoyer
ce gage de sa foi.
Ce fut pour ma
famille une suprême loi:
Il fallut obéir.
Esclave couronnée,
Je partis pour
l'hymen où j'étais destinée.
Le roi, qui
m'attendait au sein de ses États,
Vit emporter ailleurs
ses desseins et ses pas,
Et tandis que la
guerre occupait son courage,
M'envoya dans ces
lieux éloignés de l'orage.
J'y vins: j'y suis
encor. Mais cependant, Seigneur,
Mon père paya cher ce
dangereux honneur,
Et les Romains
vainqueurs, pour première victime,
Prirent Philopoemen,
le père de Monime.
Sous ce titre funeste
il se vit immoler,
Et c'est de quoi,
Seigneur, j'ai voulu vous parler.
Quelque juste fureur
dont je sois animée,
Je ne puis point à
Rome opposer une armée:
Inutile témoin de
tous ses attentats,
Je n'ai pour me
venger ni sceptre ni soldats;
Enfin, je n'ai qu'un
coeur. Tout ce que je puis faire,
C'est de garder la
foi que je dois à mon père,
De ne point dans son
sang aller tremper mes mains
En épousant en vous
l'allié des Romains.
Pharnace
Que parlez-vous de
Rome et de son alliance?
Pourquoi tout ce
discours et cette défiance?
Qui vous dit qu'avec
eux je prétends m'allier?
Monime
Mais vous-même,
Seigneur, pouvez-vous le nier?
Comment
m'offririez-vous l'entrée et la couronne
D'un pays que partout
leur armée environne,
Si le traité secret
qui vous lie aux Romains
Ne vous en assurait
l'empire et les chemins?
Pharnace
De mes intentions je
pourrais vous instruire,
Et je sais les
raisons que j'aurais à vous dire,
Si laissant en effet
les vains déguisements
Vous m'aviez expliqué
vos secrets sentiments.
Mais enfin je
commence, après tant de traverses,
Madame, à rassembler
vos excuses diverses;
Je crois voir
l'intérêt que vous voulez celer,
Et qu'un autre qu'un
père ici vous fait parler.
Xipharès
Quel que soit
l'intérêt qui fait parler la reine,
La réponse, Seigneur,
doit-elle être incertaine?
Et contre les Romains
votre ressentiment
Doit-il pour éclater
balancer un moment?
Quoi! nous aurons
d'un père entendu la disgrâce,
Et lents à le venger,
prompts à remplir sa place,
Nous mettrons notre
honneur et son sang en oubli?
Il est mort:
savons-nous s'il est enseveli?
Qui sait si, dans le
temps que votre âme empressée
Forme d'un doux hymen
l'agréable pensée,
Ce roi, que l'Orient,
tout plein de ses exploits,
Peut nommer justement
le dernier de ses rois,
Dans ses propres
États privé de sépulture,
Ou couché sans
honneur dans une foule obscure,
N'accuse point le
ciel qui le laisse outrager,
Et des indignes fils
qui n'osent le venger?
Ah! ne languissons
plus dans un coin du Bosphore:
Si dans tout
l'univers quelque roi libre encore,
Parthe, Scythe ou
Sarmate, aime sa liberté,
Voilà nos alliés:
marchons de ce côté.
Vivons ou périssons
dignes de Mithridate,
Et songeons bien
plutôt, quelque amour qui nous flatte,
A défendre du joug et
nous et nos États
Qu'à contraindre des
coeurs qui ne se donnent pas.
Pharnace
Il sait vos
sentiments. Me trompais-je, Madame?
Voilà cet intérêt si
puissant sur votre âme,
Ce père, ces Romains
que vous me reprochez.
Xipharès
J'ignore de son coeur
les sentiments cachés;
Mais je m'y
soumettrais sans vouloir rien prétendre
Si, comme vous,
Seigneur, je croyais les entendre.
Pharnace
Vous feriez bien; et
moi, je fais ce que je doi:
Votre exemple n'est
pas une règle pour moi.
Xipharès
Toutefois en ces
lieux je ne connais personne
Qui ne doive imiter
l'exemple que je donne.
Pharnace
Vous pourriez à
Colchos, vous expliquer ainsi.
Xipharès
Je le puis à Colchos,
et je le puis ici.
Pharnace
Ici? vous y pourriez
rencontrer votre perte...
Scène IV
Monime, Pharnace,
Xipharès, Phoedime
Phoedime
Princes, toute la mer est
de vaisseaux couverte,
Et bientôt, démentant le
faux bruit de sa mort,
Mithridate lui-même
arrive dans le port.
Monime
Mithridate!
Xipharès
Mon père!
Pharnace
Ah! que viens-je
d'entendre?
Phoedime
Quelques vaisseaux légers
sont venus nous l'apprendre;
C'est lui-même; et déjà,
pressé de son devoir,
Arbate loin du bord l'est
allé recevoir.
Xipharès
Qu'avons-nous fait?
Monime, à Xipharès.
Adieu, Prince. Quelle
nouvelle!
Scène V
Pharnace, Xipharès
Pharnace
Mithridate revient? Ah,
fortune cruelle!
Ma vie et mon amour tous deux
courent hasard;
Les Romains que j'attends
arriveront trop tard.
Comment faire?
(A Xipharès.)
J'entends que votre coeur
soupire,
Et j'ai conçu l'adieu qu'elle
vient de vous dire,
Prince; mais ce discours
demande un autre temps:
Nous avons aujourd'hui des
soins plus importants.
Mithridate revient, peut-être
inexorable;
Plus il est malheureux, plus
il est redoutable.
Le péril est pressant plus
que vous ne pensez:
Nous sommes criminels, et
vous le connaissez;
Rarement l'amitié désarme sa
colère,
Ses propres fils n'ont point
de juge plus sévère,
Et nous l'avons vu même à ses
cruels soupçons
Sacrifier deux fils pour de
moindres raisons.
Craignons pour vous, pour
moi, pour la reine elle-même:
Je la plains d'autant plus
que Mithridate l'aime.
Amant avec transport, mais
jaloux sans retour,
Sa haine va toujours plus
loin que son amour.
Ne vous assurez point sur
l'amour qu'il vous porte:
Sa jalouse fureur n'en sera
que plus forte;
Songez-y. Vous avez la faveur
des soldats,
Et j'aurai des secours que je
n'explique pas.
M'en croirez-vous? Courons
assurer notre grâce:
Rendons-nous, vous et moi,
maîtres de cette place,
Et faisons qu'à ses fils il
ne puisse dicter
Que des conditions qu'ils
voudront accepter.
Xipharès
Je sais quel est mon crime,
et je connais mon père,
Et j'ai par-dessus vous le
crime de ma mère;
Mais quelque amour encor qui
me pût éblouir,
Quand mon père paraît, je ne
sais qu'obéir.
Pharnace
Soyons-nous donc au moins
fidèles l'un à l'autre.
Vous savez mon secret, j'ai
pénétré le vôtre.
Le roi, toujours fertile en
dangereux détours,
S'armera contre nous de nos
moindres discours.
Vous savez sa coutume, et
sous quelles tendresses
Sa haine sait cacher ses
trompeuses adresses.
Allons. Puisqu'il le faut, je
marche sur vos pas;
Mais en obéissant, ne nous
trahissons pas.
Acte II
Scène première
Monime, Phoedime
Poedime
Quoi? vous êtes ici
quand Mithridate arrive,
Quand, pour le
recevoir, chacun court sur la rive?
Que faites-vous,
Madame? et quel ressouvenir
Tout à coup vous
arrête, et vous fait revenir?
N'offenserez-vous
point un roi qui vous adore,
Qui, presque votre
époux...
Monime
Il ne l'est pas
encore,
Phoedime, et
jusque-là je crois que mon devoir
Est de l'attendre
ici, sans l'aller recevoir.
Phoedime
Mais ce n'est point,
Madame, un amant ordinaire.
Songez qu'à ce grand
roi promise par un père,
Vous avez de ses feux
un gage solennel
Qu'il peut, quand il
voudra, confirmer à l'autel.
Croyez-moi,
montrez-vous, venez à sa rencontre.
Monime
Regarde en quel état
tu veux que je me montre:
Vois ce visage en
pleurs; et loin de le chercher,
Dis-moi plutôt,
dis-moi que je m'aille cacher.
Phoedime
Que dites-vous? O
dieux!
Monime
Ah! retour qui me
tue!
Malheureuse! comment
paraîtrai-je à sa vue,
Son diadème au front,
et dans le fond du coeur,
Phoedime... Tu
m'entends, et tu vois ma rougeur.
Phoedime
Ainsi vous retombez
dans les mêmes alarmes
Qui vous ont dans la
Grèce arraché tant de larmes?
Et toujours Xipharès
revient vous traverser?
Monime
Mon malheur est plus
grand que tu ne peux penser.
Xipharès ne s'offrait
alors à ma mémoire
Que tout plein de
vertus, que tout brillant de gloire,
Et je ne savais pas
que, pour moi plein de feux,
Xipharès des mortels
fût le plus amoureux.
Phoedime
Il vous aime, Madame?
Et ce héros aimable...
Monime
Est aussi malheureux
que je suis misérable.
Il m'adore, Phoedime;
et les mêmes douleurs
Qui m'affligeaient
ici le tourmentaient ailleurs.
Phoedime
Sait-il en sa faveur
jusqu'où va votre estime?
Sait-il que vous
l'aimez?
Monime
Il l'ignore, Phoedime.
Les dieux m'ont
secourue, et mon coeur affermi
N'a rien dit, ou du
moins n'a parlé qu'à demi.
Hélas! si tu savais,
pour garder le silence,
Combien ce triste
coeur s'est fait de violence!
Quels assauts, quels
combats j'ai tantôt soutenus!
Phoedime, si je puis,
je ne le verrai plus:
Malgré tous les
efforts que je pourrais me faire,
Je verrais ses
douleurs, je ne pourrais me taire.
Il viendra malgré moi
m'arracher cet aveu.
Mais n'importe, s'il
m'aime, il en jouira peu;
Je lui vendrai si
cher ce bonheur qu'il ignore,
Qu'il vaudrait mieux
pour lui qu'il l'ignorât encore.
Phoedime
On vient. Que
faites-vous, Madame?
Monime
Je ne puis.
Je ne paraîtrai point
dans le trouble où je suis.
Scène II
Mithridate, Pharnace,
Xipharès, Arbate, Gardes
Mithridate
Princes, quelques
raisons que vous me puissiez dire,
Votre devoir ici n'a
point dû vous conduire,
Ni vous faire
quitter, en de si grands besoins,
Vous, le Pont, vous,
Colchos, confiés à vos soins.
Mais vous avez pour
juge un père qui vous aime.
Vous avez cru des
bruits que j'ai semés moi-même.
Je vous crois
innocents, puisque vous le voulez,
Et je rends grâce au
ciel qui nous a rassemblés.
Tout vaincu que je
suis, et voisin du naufrage,
Je médite un dessein
digne de mon courage.
Vous en serez tantôt
instruits plus amplement.
Allez, et laissez-moi
reposer un moment.
Scène III
Mithridate, Arbate
Mithridate
Enfin, après un an,
tu me revois, Arbate,
Non plus comme
autrefois cet heureux Mithridate
Qui de Rome toujours
balançant le destin,
Tenait entre elle et
moi l'univers incertain:
Je suis vaincu.
Pompée a saisi l'avantage
D'une nuit qui
laissait peu de place au courage:
Mes soldats presques
nus, dans l'ombre intimidés,
Les rangs de toutes
parts mal pris et mal gardés,
Le désordre partout
redoublant les alarmes,
Nous-mêmes contre
nous tournant nos propres armes,
Les cris que les
rochers renvoyaient plus affreux,
Enfin toute l'horreur
d'un combat ténébreux:
Que pouvait la valeur
dans ce trouble funeste?
Les uns sont morts,
la fuite a sauvé tout le reste;
Et je ne dois la vie,
en ce commun effroi,
Qu'au bruit de mon
trépas que je laisse après moi.
Quelque temps
inconnu, j'ai traversé le Phase,
Et de là, pénétrant
jusqu'au pied du Caucase,
Bientôt dans des
vaisseaux sur l'Euxin préparés,
J'ai rejoint de mon
camp les restes séparés.
Voilà par quels
malheurs poussé dans le Bosphore,
J'y trouve des
malheurs qui m'attendaient encore.
Toujours du même
amour tu me vois enflammé:
Ce coeur nourri de
sang, et de guerre affamé,
Malgré le faix des
ans et du sort qui m'opprime,
Traîne partout
l'amour qui l'attache à Monime,
Et n'a point
d'ennemis qui lui soient odieux
Plus que deux fils
ingrats que je trouve en ces lieux.
Arbate
Deux fils, Seigneur?
Mithridate
Écoute. A travers ma
colère,
Je veux bien
distinguer Xipharès de son frère;
Je sais que, de tout
temps à mes ordres soumis,
Il hait autant que
moi nos communs ennemis,
Et j'ai vu sa valeur,
à me plaire attachée,
Justifier pour lui ma
tendresse cachée;
Je sais même, je sais
avec quel désespoir,
A tout autre intérêt
préférant son devoir,
Il courut démentir
une mère infidèle,
Et tira de son crime
une gloire nouvelle;
Et je ne puis encor
ni n'oserais penser
Que ce fils si fidèle
ait voulu m'offenser.
Mais tous deux en ces
lieux que pouvaient-ils attendre?
L'un et l'autre à la
reine ont-ils osé prétendre?
Avec qui
semble-t-elle en secret s'accorder?
Moi-même de quel oeil
dois-je ici l'aborder?
Parle. Quelque désir
qui m'entraîne auprès d'elle,
Il me faut de leurs
coeurs rendre un compte fidèle.
Qu'est-ce qui s'est
passé? Qu'as-tu vu? Que sais-tu?
Depuis quel temps,
pourquoi, comment t'es-tu rendu?
Arbate
Seigneur, depuis huit
jours l'impatient Pharnace
Aborda le premier au
pied de cette place,
Et de votre trépas
autorisant le bruit,
Dans ces murs
aussitôt voulut être introduit.
Je ne m'arrêtai point
à ce bruit téméraire,
Et je n'écoutais
rien, si le prince son frère,
Bien moins par ses
discours, Seigneur, que par ses pleurs,
Ne m'eût en arrivant
confirmé vos malheurs.
Mithridate
Enfin, que
firent-ils?
Arbate
Pharnace entrait à
peine
Qu'il courut de ses
feux entretenir la reine,
Et s'offrir
d'assurer, par un hymen prochain,
Le bandeau qu'elle
avait reçu de votre main.
Mithridate
Traître! sans lui
donner le loisir de répandre
Les pleurs que son
amour aurait dus à ma cendre!
Et son frère?
Arbate
Son frère, au moins
jusqu'à ce jour,
Seigneur, dans ses
desseins n'a point marqué d'amour,
Et toujours avec vous
son coeur d'intelligence
N'a semblé respirer
que guerre et que vengeance.
Mithridate
Mais encor, quel
dessein le conduisait ici?
Arbate
Seigneur, vous en
serez tôt ou tard éclairci.
Mithridate
Parle, je te
l'ordonne, et je veux tout apprendre.
Arbate
Seigneur, jusqu'à ce
jour ce que j'ai pu comprendre,
Ce prince a cru
pouvoir, après votre trépas,
Compter cette
province au rang de ses États,
Et sans connaître ici
de loi que son courage,
Il venait par la
force appuyer son partage.
Mithridate
Ah! c'est le moindre
prix qu'il doit se proposer,
Si le ciel de mon
sort me laisse disposer.
Oui, je respire,
Arbate, et ma joie est extrême.
Je tremblais, je
l'avoue, et pour un fils que j'aime,
Et pour moi qui
craignais de perdre un tel appui,
Et d'avoir à
combattre un rival tel que lui.
Que Pharnace
m'offense, il offre à ma colère
Un rival dès
longtemps soigneux de me déplaire,
Qui toujours des
Romains admirateur secret,
Ne s'est jamais
contre eux déclaré qu'à regret.
Et s'il faut que pour
lui Monime prévenue
Ait pu porter
ailleurs une amour qui m'est due,
Malheur au criminel
qui vient me la ravir,
Et qui m'ose offenser
et n'ose me servir!
M'aime-t-elle?
Arbate
Seigneur, je vois
venir la reine.
Mithridate
Dieux, qui voyez ici
mon amour et ma haine,
Épargnez mes
malheurs, et daignez empêcher
Que je ne trouve
encor ceux que je vais chercher!
Arbate, c'est assez:
qu'on me laisse avec elle.
Scène IV
Mithridate, Monime
Mithridate
Madame, enfin le ciel
près de vous me rappelle,
Et, secondant du
moins mes plus tendres souhaits,
Vous rend à mon amour
plus belle que jamais.
Je ne m'attendais pas
que de notre hyménée
Je dusse voir si tard
arriver la journée,
Ni qu'en vous
retrouvant, mon funeste retour
Fît voir mon
infortune, et non pas mon amour.
C'est pourtant cet
amour, qui de tant de retraites
Ne me laisse choisir
que les lieux où vous êtes,
Et les plus grands
malheurs pourront me sembler doux
Si ma présence ici
n'en est point un pour vous.
C'est vous en dire
assez, si vous voulez m'entendre.
Vous devez à ce jour
dès longtemps vous attendre,
Et vous portez,
Madame, un gage de ma foi
Qui vous dit tous les
jours que vous êtes à moi.
Allons donc assurer
cette foi mutuelle.
Ma gloire loin d'ici
vous et moi nous appelle,
Et sans perdre un
moment pour ce noble dessein,
Aujourd'hui votre
époux, il faut partir demain.
Monime
Seigneur, vous pouvez
tout. Ceux par qui je respire
Vous ont cédé sur moi
leur souverain empire;
Et quand vous userez
de ce droit tout-puissant,
Je ne vous répondrai
qu'en vous obéissant.
Mithridate
Ainsi, prête à subir
un joug qui vous opprime,
Vous n'allez à
l'autel que comme une victime;
Et moi, tyran d'un
coeur qui se refuse au mien,
Même en vous
possédant je ne vous devrai rien.
Ah! madame, est-ce là
de quoi me satisfaire?
Faut-il que
désormais, renonçant à vous plaire,
Je ne prétende plus
qu'à vous tyranniser?
Mes malheurs, en un
mot, me font-ils mépriser?
Ah! pour tenter encor
de nouvelles conquêtes,
Quand je ne verrais
pas des routes toutes prêtes,
Quand le sort ennemi
m'aurait jeté plus bas,
Vaincu, persécuté,
sans secours, sans États,
Errant de mers en
mers, et moins roi que pirate,
Conservant pour tous
biens le nom de Mithridate,
Apprenez que suivi
d'un nom si glorieux,
Partout de l'univers
j'attacherais les yeux,
Et qu'il n'est point
de rois, s'ils sont dignes de l'être,
Qui, sur le trône
assis, n'enviassent peut-être
Au-dessus de leur
gloire un naufrage élevé,
Que Rome et quarante
ans ont à peine achevé.
Vous-même, d'un autre
oeil me verriez-vous, Madame,
Si ces Grecs vos
aïeux revivaient dans votre âme?
Et puisqu'il faut
enfin que je sois votre époux,
N'était-il pas plus
noble, et plus digne de vous,
De joindre à ce
devoir votre propre suffrage,
D'opposer votre
estime au destin qui m'outrage,
Et de me rassurer, en
flattant ma douleur,
Contre la défiance
attachée au malheur?
Hé quoi! n'avez-vous
rien, Madame, à me répondre?
Tout mon empressement
ne sert qu'à vous confondre.
Vous demeurez muette,
et loin de me parler,
Je vois, malgré vos
soins, vos pleurs prêts à couler.
Monime
Moi, Seigneur? Je
n'ai point de larmes à répandre.
J'obéis: n'est-ce pas
assez me faire entendre?
Et ne suffit-il
pas...
Mithridate
Non, ce n'est pas
assez.
Je vous entends ici
mieux que vous ne pensez;
Je vois qu'on m'a dit
vrai. Ma juste jalousie
Par vos propres
discours est trop bien éclaircie:
Je vois qu'un fils
perfide, épris de vos beautés,
Vous a parlé d'amour,
et que vous l'écoutez.
Je vous jette pour
lui dans des craintes nouvelles.
Mais il jouira peu de
vos pleurs infidèles,
Madame, et désormais
tout est sourd à mes lois,
Ou bien vous l'avez
vu pour la dernière fois.
Appelez Xipharès.
Monime
Ah! que voulez-vous
faire?
Xipharès...
Mithridate
Xipharès n'a point
trahi son père.
Vous vous pressez en
vain de le désavouer,
Et ma tendre amitié
ne peut que s'en louer.
Ma honte en serait
moindre, ainsi que votre crime,
Si ce fils, en effet
digne de votre estime,
A quelque amour
encore avait pu vous forcer.
Mais qu'un traître,
qui n'est hardi qu'à m'offenser,
De qui nulle vertu
n'accompagne l'audace,
Que Pharnace, en un
mot, ait pu prendre ma place,
Qu'il soit aimé,
Madame, et que je sois haï...
Scène V
Mithridate, Monime,
Xipharès
Mithridate
Venez, mon fils,
venez, votre père est trahi.
Un fils audacieux
insulte à ma ruine,
Traverse mes
desseins, m'outrage, m'assassine,
Aime la reine enfin,
lui plaît, et me ravit
Un coeur que son
devoir à moi seul asservit.
Heureux pourtant,
heureux, que dans cette disgrâce,
Je ne puisse accuser
que la main de Pharnace;
Qu'une mère infidèle,
un frère audacieux,
Vous présentent en
vain leur exemple odieux!
Oui, mon fils, c'est
vous seul sur qui je me repose,
Vous seul qu'aux
grands desseins que mon coeur se propose
J'ai choisi dès
longtemps pour digne compagnon,
L'héritier de mon
sceptre, et surtout de mon nom.
Pharnace, en ce
moment, et ma flamme offensée,
Ne peuvent pas tout
seuls occuper ma pensée.
D'un voyage important
les soins et les apprêts,
Mes vaisseaux qu'à
partir il faut tenir tout prêts,
Mes soldats, dont je
veux tenter la complaisance,
Dans ce même moment
demandent ma présence.
Vous cependant ici
veillez pour mon repos:
D'un rival insolent
arrêtez les complots,
Ne quittez point la
reine, et s'il se peut, vous-même
Rendez-la moins
contraire aux voeux d'un roi qui l'aime.
Détournez-la, mon
fils, d'un choix injurieux;
Juge sans intérêt,
vous la convaincrez mieux.
En un mot, c'est
assez éprouver ma faiblesse:
Qu'elle ne pousse
point cette même tendresse,
Que sais-je? à des
fureurs dont mon coeur outragé
Ne se repentirait
qu'après s'être vengé.
Scène VI
Monime, Xipharès
Xipharès
Que dirai-je, Madame? Et
comment dois-je entendre
Cet ordre, ce discours que je
ne puis comprendre?
Serait-il vrai, grands dieux!
que trop aimé de vous
Pharnace eût en effet mérité
ce courroux?
Pharnace aurait-il part à ce
désordre extrême?
Monime
Pharnace? O ciel! Pharnace?
Ah! qu'entends-je moi-même?
Ce n'est donc pas assez que
ce funeste jour
A tout ce que j'aimais
m'arrache sans retour,
Et que, de mon devoir esclave
infortunée,
A d'éternels ennuis je me
voie enchaînée?
Il faut qu'on joigne encor
l'outrage à mes douleurs;
A l'amour de Pharnace on
impute mes pleurs!
Malgré toute ma haine on veut
qu'il m'ait su plaire.
Je le pardonne au roi,
qu'aveugle sa colère,
Et qui de mes secrets ne peut
être éclairci,
Mais vous, Seigneur, mais
vous, me traitez-vous ainsi?
Xipharès
Ah! Madame, excusez un amant
qui s'égare,
Qui lui-même, lié par un
devoir barbare,
Se voit près de tout perdre,
et n'ose se venger.
Mais des fureurs du roi que
puis-je enfin juger?
Il se plaint qu'à ses voeux
un autre amour s'oppose:
Quel heureux criminel en peut
être la cause?
Qui? Parlez.
Monime
Vous cherchez, Prince, à vous
tourmenter.
Plaignez votre malheur, sans
vouloir l'augmenter.
Xipharès
Je sais trop quel tourment je
m'apprête moi-même.
C'est peu de voir un père
épouser ce que j'aime:
Voir encore un rival honoré
de vos pleurs,
Sans doute c'est pour moi le
comble des malheurs.
Mais dans mon désespoir je
cherche à les accroître:
Madame, par pitié,
faites-le-moi connoître:
Quel est-il, cet amant? Qui
dois-je soupçonner?
Monime
Avez-vous tant de peine à
vous l'imaginer?
Tantôt, quand je fuyais une
injuste contrainte,
A qui contre Pharnace ai-je
adressé ma plainte?
Sous quel appui tantôt mon
coeur s'est-il jeté?
Quel amour ai-je enfin sans
colère écouté?
Xipharès
O ciel! Quoi? je serais ce
bienheureux coupable
Que vous avez pu voir d'un
regard favorable?
Vos pleurs pour Xipharès
auraient daigné couler?
Monime
Oui, Prince. Il n'est plus
temps de le dissimuler;
Ma douleur pour se taire a
trop de violence.
Un rigoureux devoir me
condamne au silence,
Mais il faut bien enfin,
malgré ses dures lois,
Parler pour la première et la
dernière fois.
Vous m'aimez dès longtemps.
Une égale tendresse
Pour vous depuis longtemps
m'afflige et m'intéresse.
Songez depuis quel jour ces
funestes appas
Firent naître un amour qu'ils
ne méritaient pas,
Rappelez un espoir qui ne
vous dura guère,
Le trouble où vous jeta
l'amour de votre père,
Le tourment de me perdre et
de le voir heureux,
Les rigueurs d'un devoir
contraire à tous vos voeux:
Vous n'en sauriez, Seigneur,
retracer la mémoire,
Ni conter vos malheurs, sans
conter mon histoire,
Et lorsque ce matin j'en
écoutais le cours,
Mon coeur vous répondait tous
vos mêmes discours.
Inutile, ou plutôt funeste
sympathie!
Trop parfaite union par le
sort démentie!
Ah! par quel soin cruel le
ciel avait-il joint
Deux coeurs que l'un pour
l'autre il ne destinait point?
Car quel que soit vers vous
le penchant qui m'attire,
Je vous le dis, Seigneur,
pour ne plus vous le dire,
Ma gloire me rappelle et
m'entraîne à l'autel,
Où je vais vous jurer un
silence éternel.
J'entends, vous gémissez;
mais telle est ma misère;
Je ne suis point à vous, je
suis à votre père.
Dans ce dessein vous-même, il
faut me soutenir,
Et de mon faible coeur
m'aider à vous bannir.
J'attends du moins, j'attends
de votre complaisance
Que désormais partout vous
fuirez ma présence.
J'en viens de dire assez pour
vous persuader
Que j'ai trop de raisons de
vous le commander.
Mais après ce moment, si ce
coeur magnanime
D'un véritable amour a brûlé
pour Monime,
Je ne reconnais plus la foi
de vos discours,
Qu'au soin que vous prendrez
de m'éviter toujours.
Xipharès
Quelle marque, grands dieux,
d'un amour déplorable!
Combien en un moment heureux
et misérable!
De quel comble de gloire et
de félicités,
Dans quel abîme affreux vous
me précipitez!
Quoi! j'aurai pu toucher un
coeur comme le vôtre,
Vous aurez pu m'aimer, et
cependant un autre
Possédera ce coeur dont
j'attirais les voeux?
Père injuste, cruel, mais
d'ailleurs malheureux!
Vous voulez que je fuie, et
que je vous évite,
Et cependant le roi m'attache
à votre suite:
Que dira-t-il?
Monime
N'importe, il me faut obéir.
Inventez des raisons qui
puissent l'éblouir.
D'un héros tel que vous c'est
là l'effort suprême:
Cherchez, Prince, cherchez,
pour vous trahir vous-même,
Tout ce que, pour jouir de
leurs contentements,
L'amour fait inventer aux
vulgaires amants.
Enfin, je me connais, il y va
de ma vie:
De mes faibles efforts ma
vertu se défie;
Je sais qu'en vous voyant, un
tendre souvenir
Peut m'arracher du coeur
quelque indigne soupir;
Que je verrai mon âme, en
secret déchirée,
Revoler vers le bien dont
elle est séparée.
Mais je sais bien aussi que
s'il dépend de vous
De me faire chérir un
souvenir si doux,
Vous n'empêcherez pas que ma
gloire offensée
N'en punisse aussitôt la
coupable pensée;
Que ma main dans mon coeur ne
vous aille chercher,
Pour y laver ma honte, et
vous en arracher.
Que dis-je? En ce moment, le
dernier qui nous reste,
Je me sens arrêter par un
plaisir funeste:
Plus je vous parle, et plus,
trop faible que je suis,
Je cherche à prolonger le
péril que je fuis.
Il faut pourtant, il faut se
faire violence,
Et sans perdre en adieux un
reste de constance,
Je fuis. Souvenez-vous,
Prince, de m'éviter.
Et méritez les pleurs que
vous m'allez coûter.
Xipharès
Ah! Madame!... Elle fuit, et
ne veut plus m'entendre.
Malheureux Xipharès, quel
parti dois-tu prendre?
On t'aime, on te bannit;
toi-même tu vois bien
Que ton propre devoir
s'accorde avec le sien.
Cours par un prompt trépas
abréger ton supplice.
Toutefois attendons que son
sort s'éclaircisse,
Et s'il faut qu'un rival la
ravisse à ma foi,
Du moins, en expirant, ne la
cédons qu'au roi.
Acte III
Scène première
Mithridate, Pharnace,
Xipharès
Mithridate
Approchez, mes
enfants. Enfin l'heure est venue
Qu'il faut que mon
secret éclate à votre vue.
A mes nobles projets
je vois tout conspirer;
Il ne me reste plus
qu'à vous les déclarer.
Je fuis, ainsi le
veut la fortune ennemie.
Mais vous savez trop
bien l'histoire de ma vie
Pour croire que
longtemps soigneux de me cacher
J'attende en ces
déserts qu'on me vienne chercher.
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