Car un pays sans passé est un pays sans avenir...

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Mythologie
 

 

Henri IV - Partie I

 

Personnages

Le roi Henri IV.

Henri, Prince de Galles, et Jean, Prince de Lancastre : fils du roi

Le comte de Westmoreland et Sir Walter Blount : partisans du roi

Thomas Percy, comte de Worcester

Henri Percy, comte de Northumberland

Henri Percy, surnommmé Hotspur, son fils

Edmond Mortimer, comte de la Marche

Scroop, archevêque d'York

Archibald, comte de Douglas

Owen Glendower

Sir Richard Vernon

Sir Jean Falstaff

Poins

Gadshill

Petto

Bardolphe

lady Percy, femme de Hotspur, soeur de Mortimer

Lady Mortimer, fille de Glendower, et femme de Mortimer

Quickly, hôtesse d'une taverne à East Chea

Lords, officiers, shérif, cabaretier, garçon de chambre, garçons de cabaret, deux voituriers, voyageurs, suite.

 

La scène est en Angleterre.

 

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ACTE DEUXIÈME

SCÈNE I

Un appartement dans le palais.

Entrent LE ROI HENRI, WESTMORELAND, SIR WALTER BLOUNT et d'autres.

LE ROI.--Ébranlés et épuisés par les soucis comme nous le sommes, tâchons de trouver un moment où la paix effrayée puisse reprendre haleine, et nous annoncer d'une voix entrecoupée les nouvelles luttes que nous devons aller soutenir sur de lointains rivages... Les abords de cette terre altérée ne verront plus ses lèvres teintes du sang de ses propres enfants. La terre ne sillonnera plus son sein de tranchées, n'écrasera plus ses fleurs sous les pieds ferrés de coursiers ennemis. Ces yeux irrités qui naguère comme les météores d'un ciel orageux, tous d'une même nature, tous formés de la même substance, se venaient rencontrer dans le choc des partis livrés à la guerre intestine et dans la mêlée furieuse des massacres civils formeront maintenant des rangs unis et bien ordonnés, ils se dirigeront tous vers un même but, et ne combattront plus leurs connaissances, leurs parents, leurs alliés. Le tranchant de la guerre ne viendra plus comme un couteau mal rengainé couper son propre maître. Maintenant donc, mes amis, soldat du Christ, enrôlé sous sa croix sainte, pour laquelle nous nous sommes tous engagés à combattre, nous allons conduire jusqu'à son sépulcre une armée d'Anglais dont les bras furent formés dans le sein de leur mère pour aller poursuivre les païens sur les plaines saintes que foulèrent ses pieds divins, cloués, il y a quatorze cents ans, pour notre avantage, sur le bois amer de la croix. Mais ce projet existe depuis un an, et je n'ai pas besoin de vous le dire: cela sera, donc ce n'est pas encore aujourd'hui que nous nous rassemblons pour le départ. Maintenant, Westmoreland, mon cher cousin, rendez-moi compte de ce qui fut arrêté hier au soir dans notre conseil, pour hâter une expédition si chère.

WESTMORELAND.--Mon souverain, on discutait avec ardeur les moyens de l'exécuter promptement, et hier au soir seulement on avait arrêté plusieurs des dépenses qu'elle exige, lorsqu'à travers ces débats survint tout à coup un courrier de Galles, chargé de fâcheuses nouvelles. La pire de toutes c'est que le noble Mortimer, qui conduisait les gens du comte d'Hereford contre les troupes irrégulières et sauvages de Glendower, est tombé entre les mains féroces de ce Gallois. Mille de ses soldats ont été massacrés; et les Galloises ont exercé sur leurs cadavres de telles horreurs, leur ont fait subir des mutilations si brutales, si infâmes, qu'on ne peut les redire ou les indiquer.

LE ROI.--Les nouvelles de ce combat auraient, à ce qu'il paraît, empêché de donner suite à l'affaire de la terre sainte.

WESTMORELAND.--Oui, mon gracieux seigneur, cette nouvelle jointe avec d'autres; car il est venu du Nord, des nouvelles plus pénibles et plus fâcheuses encore: et les voici. Le jour de l'exaltation de la Sainte-Croix, le vaillant Hotspur, ce jeune Henri Percy, et le brave Archambald, cet Écossais tout plein de valeur et de renommée, se sont livrés à Holmedon un sérieux et sanglant combat. Les nouvelles ne nous en sont parvenues que par le bruit de leur mousqueterie, et accompagnées seulement de conjectures; car celui qui nous les a apportées est monté à cheval au moment où la lutte devenait le plus opiniâtre, totalement incertain sur l'issue qu'elle pourrait avoir.

LE ROI.--Un ami plein d'affection et d'habile fidélité, sir Walter Blount, arrive ici descendant de cheval et couvert des différentes espèces de poussières qu'il a traversées depuis Holmedon jusqu'à cette résidence; et il nous a apporté des nouvelles agréables et douces. Le comte de Douglas est défait. Sir Walter a vu dans les plaines d'Holmedon dix mille de ces hardis Écossais et vingt-deux chevaliers baignés dans leur sang. Au nombre des prisonniers d'Hotspur sont Mordake, comte de Fife, et fils aîné du vaincu Douglas

WESTMORELAND.--Oui, certes, c'est une victoire dont pourrait se vanter un prince.

LE ROI.--Eh! vraiment c'est en ceci que tu m'affliges, et que tu me fais faire le péché d'envie contre Northumberland quand je le vois père d'un fils si désirable; d'un fils, le sujet éternel des discours de la louange, la tige la plus élancée du bocage, le favori, l'orgueil de la fortune caressante, tandis que moi spectateur de sa gloire, je vois la débauche et le déshonneur souiller le front de mon jeune Henri. O plût au ciel qu'on pût prouver que quelque fée se glissant dans la nuit, a tiré pour les échanger nos enfants de leurs langes, et qu'elle a nommé le mien Percy, et le sien Plantagenet! Alors j'aurais son Henri et il aurait le mien.--Mais bannissons-le de ma pensée.--Que dites-vous, cousin, de l'orgueil de ce jeune Percy? Les prisonniers qu'il a faits dans cette rencontre, il prétend se les approprier, et il me fait dire que je n'en aurai pas d'autres que Mordake, comte de Fife.

WESTMORELAND.--Ce sont là les leçons de son oncle; j'y reconnais Worcester, toujours malveillant pour vous dans toutes les occasions. C'est lui qui l'engage à se rengorger ainsi et à lever sa jeune crête contre la dignité de votre couronne.

LE ROI.--Mais je l'ai envoyé chercher pour m'en rendre raison, et c'est ce qui nous oblige à laisser quelque temps de côté nos saints projets sur Jérusalem. Cousin, mercredi prochain nous tiendrons notre conseil à Windsor: instruisez-en les lords, mais vous, revenez promptement vers nous; car il reste plus de choses à dire et à faire, que la colère ne me permet en ce moment de vous l'expliquer.

WESTMORELAND.--Je vais, mon prince, exécuter vos ordres.

SCÈNE II

Un autre appartement dans le palais.

Entrent HENRI, prince de Galles, ET FALSTAFF.

FALSTAFF.--Dis donc, Hal, quelle heure est-il, mon garçon?

HENRI.--Tu as l'esprit si fort épaissi à force de t'enivrer de vieux vin d'Espagne, de te déboutonner après souper, et de dormir sur les bancs des tavernes l'après-dîner, que tu ne sais plus demander ce que tu as véritablement envie de savoir. Que diable as-tu affaire à l'heure qu'il est? A moins que les heures ne fussent des verres de vin d'Espagne, les minutes autant de chapons, à moins que nous n'eussions pour horloges la voix des appareilleuses, pour cadrans les enseignes de tabagies, et que le bien-faisant soleil lui-même ne fût une belle et lascive courtisane en taffetas couleur de feu, je ne vois pas de motif à cette inutilité de venir demander l'heure qu'il est.

, les comtes d'Athol, de Murray, d'Angus et de Menteith. Ne sont-ce pas là d'honorables dépouilles, une riche conquête? Eh, cousin, qu'en dites-vous?

FALSTAFF.--Ma foi, Hal, vous entrez dans mon sens; car nous autres coupeurs de bourses, nous nous laissons conduire par la lune et les sept étoiles, et non par Phoebus, ce chevalier errant, blond. Et je t'en prie, mon cher lustig, dis-moi un peu, quand une fois tu seras roi...--Dieu conserve ta grâce (majesté, j'aurais dû dire, car de grâces tu n'en auras jamais)!...

HENRI.--Comment! pas du tout?

FALSTAFF.--Non, par ma foi, pas seulement autant qu'on en peut avoir à dire après un oeuf ou du beurre.

HENRI.--Eh bien! enfin donc? Au fait, au fait.

FALSTAFF.--Vraiment je veux donc te dire, mon cher lustig, quand tu seras roi, tu ne dois pas souffrir que nous autres gardes du corps de la nuit, soyons traités de voleurs qui attaquent la beauté du jour. Qu'on nous appelle, à la bonne heure, forestiers de Diane, gentilshommes des ténèbres, les mignons de la lune, et qu'on dise de nous que nous nous gouvernons bien, puisque nous sommes comme la mer, gouvernés par notre noble maîtresse la lune, sous la protection de laquelle nous exerçons... le vol.

HENRI.--Tu as raison, et ce que tu dis est vrai sous tous les rapports: car notre fortune à nous autres gens de la lune, a son flux et reflux comme la mer; de même que la mer, nous sommes gouvernés par la lune; et pour preuve, une bourse résolument enlevée le lundi soir sera dissolument vidée le mardi matin, gagnée en jurant, la bourse ou la vie, dépensée en criant, apporte bouteille. En cet instant, marée basse comme le pied de l'échelle, nous serons d'un moment à l'autre à flot aussi haut que le bras de la potence.

FALSTAFF.--Pardieu, tu dis bien vrai, mon garçon.--Et n'est-ce pas que mon hôtesse de la taverne est une agréable créature?

HENRI.--Douce comme le miel d'Hybla, mon vieux garnement. Et n'est-il pas vrai aussi qu'un pourpoint de buffle est une agréable robe de chambre pour prison ?

FALSTAFF.--Quoi, quoi? Mauvais plaisant, fou que tu es! qu'as-tu donc à me pincer, à m'épiloguer de cette manière? que diable ai-je affaire à ton pourpoint de buffle?

HENRI.--Et que diable ai-je affaire, moi, avec ton hôtesse de la taverne?

FALSTAFF.--Eh! mais tu l'as bien fait venir compter avec toi plus et plus d'une fois.

HENRI.--Et t'ai-je jamais fait venir toi, pour payer ta part?

FALSTAFF.--Non: oh! je te rendrai justice: tu as toujours tout payé là.

HENRI.--Là et ailleurs aussi, tant que mes fonds pouvaient s'étendre; et quand ils m'ont manqué, j'ai usé de mon crédit.

FALSTAFF.--Oh! pour cela oui, et si bien usé, que, s'il n'était pas si clair que tu es l'héritier présomptif....--Mais dis-moi donc, je t'en prie, mon cher enfant, verra-t-on encore en Angleterre des gibets sur pied, quand tu seras roi? Et cette grotesque figure, la mère la Loi, avec son frein rouillé, pourra-t-elle toujours jouer de mauvais tours aux gens de coeur? Je t'en prie, quand tu seras roi, ne pends point les voleurs.

HENRI.--Non, ce sera toi.

FALSTAFF.--Moi, oh! bravo. Pardieu je serai un excellent juge.

HENRI.--Et voilà comme tu juges déjà mal; car je veux dire que c'est toi qui auras l'emploi de pendre les voleurs, et que tu deviendras ainsi un merveilleux bourreau.

FALSTAFF.--Fort bien, Hal, fort bien: je puis vous dire qu'en quelque façon ce métier-là s'accorderait avec mon humeur tout aussi bien que celui de faire ma cour.

HENRI.--Pour être revêtu de quelque emploi.

FALSTAFF.--Certainement pour être vêtu. Le bourreau a une garde-robe qui n'est pas mince.--Je suis aussi triste qu'un vieux matou, ou qu'un ours emmuselé.

HENRI.--Ou qu'un lion décrépit, ou bien que le luth d'un amant.

FALSTAFF.--Oui, ou le bourdonnement d'une musette du comté de Lincoln.

HENRI.--Pourquoi pas comme un lièvre, ou comme les vapeurs de Moorditch ?

FALSTAFF.--Tu as toujours les comparaisons les plus désagréables, et tu es le comparatif en personne le plus maudit... aimable jeune prince!...--Mais, Hal, je t'en prie, ne me tourmente plus davantage de ces folies. Je voudrais de tout mon coeur que nous fussions toi et moi là où l'on achète une provision de bonne renommée. Un vieux lord du conseil m'a diablement bourré l'autre jour dans la rue à votre sujet, mon cher monsieur, mais je n'y ai pas fait attention; et cependant il parlait fort sagement, mais je n'y ai pas pris garde, et pourtant il parlait sagement, et dans la rue encore.

HENRI.--Tu as bien fait: car la sagesse crie dans les rues, et personne n'y prend garde.

FALSTAFF.--Oh! tu as de damnables applications; en vérité, tu serais capable de corrompre un saint.--Tu m'as fait bien du tort, Hal! Dieu te le pardonne; mais avant de te connaître, Hal, je ne savais rien de rien; et aujourd'hui, pour dire la vérité, je ne vaux rien de mieux que ce qu'il y a de pis. Il faut que je quitte cette vie-là, et je la quitterai; si je ne le fais pas, dis que je suis un misérable. Il n'y a pas un fils de roi dans la chrétienté pour qui je veuille me faire damner.

HENRI.--Jack, où irons-nous demain escamoter une bourse?

FALSTAFF.--Où tu voudras, mon garçon; je suis de la partie. Si je n'y vas pas, appelle-moi un misérable, et fais moi quelque affront.

HENRI.--Je vois que tu t'amendes bien. Tu passes de la prière au guet-apens.

(Poins paraît dans le fond du théâtre.)

FALSTAFF.--Que veux-tu, Hal, c'est ma vocation, mon ami; et ce n'est pas péché pour un homme que de suivre sa vocation.--Poins! Nous allons savoir tout à l'heure si Gadshill a lié une partie. Oh! si les hommes étaient sauvés selon leur mérite, quel trou dans l'enfer serait assez chaud pour lui? C'est peut-être le plus universel coquin qui ait jamais crié arrête à un honnête homme.

HENRI.--Bonjour, Ned.

POINS.--Bonjour, cher Hal.--Que dit M. Remords? que dit sir Jean-vin-sucré? Jack, comment le diable et toi vous arrangez-vous au sujet de ton âme, après la lui avoir vendue, le vendredi saint dernier, pour un verre de vin de Madère et une cuisse de chapon froid?

HENRI.--Sir Jean ne s'en dédit pas; il tiendra son marché avec le diable, car de sa vie encore il n'a fait mentir de proverbes. Il donnera au diable ce qui lui appartient.

POINS.--Eh bien, te voilà donc damné pour tenir ta parole au diable?

HENRI.--Il l'aurait été aussi pour avoir friponné le diable.

POINS.--Mais, mes enfants, mes enfants, c'est demain qu'il faut se rendre dès quatre heures du matin chez Gadshill. Il y a des pèlerins qui s'en vont à Cantorbéry, chargés de riches offrandes, et des marchands qui chevauchent vers Londres avec des bourses bien grasses. J'ai des masques pour vous tous, et vous avez vos chevaux; Gadshill couche ce soir à Rochester; j'ai commandé le souper pour cette nuit à Eastcheap. Il n'y a pas plus de danger là qu'à dormir dans vos lits. Si vous voulez venir, je vous garnis vos bourses de couronnes jusqu'au bord: si vous ne voulez pas, restez à la maison, et allez vous faire pendre.

FALSTAFF.--Ecoute, Edouard; si je reste ici et n'y vais point, je vous ferai tous pendre pour y avoir été.

POINS.--En vérité, Côtelettes.

FALSTAFF.--Veux-tu en être, Hal?

HENRI.--Qui! moi, voler! Moi, aller faire le brigand? Non pas moi, sur ma foi!

FALSTAFF.--Tiens, tu n'as en toi rien d'un honnête homme, d'un homme de coeur, d'un bon camarade; tu n'es pas sorti du sang royal; tiens, si tu n'oses pas tenir pour dix schellings.

HENRI.--A la bonne heure, je ferai donc, une fois dans ma vie, un coup de tête.

FALSTAFF.--Voilà ce qui s'appelle parler.

HENRI.--Eh bien, arrive ce qui voudra, je garde la maison.

FALSTAFF.--Sur mon Dieu, s'il en est ainsi, je conspire quand tu seras roi.

HENRI.--Je ne m'en soucie guère.

POINS.--Sir John, je t'en prie, laisse-nous seuls un moment le prince et moi; je lui donnerai de si bonnes raisons pour cette expédition, qu'il y viendra.

FALSTAFF.--A la bonne heure: puisses-tu avoir l'esprit de persuasion, et lui l'intelligence du profit! afin que ce que tu diras puisse le toucher, et que ce qu'il entendra, il puisse le croire, et afin que le prince véritable puisse (par récréation) devenir un faux voleur; car les pauvres abus de ce siècle ont bien besoin de protection. Adieu, vous me retrouverez à Eastcheap.

HENRI.--Adieu, printemps passé; adieu, été de la Toussaint.

(Falstaff sort.)

POINS.--Allons, mon bon, doux et gracieux seigneur, montez à cheval demain avec nous. J'ai une farce à jouer que je ne saurais arranger tout seul. Falstaff, Bardolph, Peto et Gadshill dévaliseront ces hommes que nous sommes à guetter. Ni vous, ni moi, n'y serons; et quand ils auront leur butin, si entre vous et moi nous ne les volons pas à notre tour, je veux que vous m'abattiez la tête de dessus les épaules.

HENRI.--Mais comment ferons-nous pour nous séparer d'eux au moment du départ?

POINS.--Quoi! nous ne partirons qu'avant ou après eux, et nous leur fixerons un rendez-vous, auquel nous serons les maîtres de manquer. Alors ils s'aventureront tout seuls à faire cet exploit, et ils ne l'auront pas plutôt accompli, que nous tomberons sur eux.

HENRI.--Oui, mais il est probable qu'ils nous reconnaîtront à nos chevaux, à nos habits, enfin à toutes sortes d'indices.

POINS.--Bah! d'abord ils ne verront pas nos chevaux, je les attacherai dans le bois; nous changerons de masques dès que nous les aurons quittés; et de plus, mon cher, j'ai pour l'occasion, des fourreaux de bougran dont nous couvrirons nos vêtements qu'en effet ils connaissent.

HENRI.--Mais j'ai peur aussi qu'ils ne soient trop forte partie pour nous.

POINS.--Oh! pour cela, il y en a deux dont je réponds comme des plus fieffés poltrons qui aient jamais tourné le dos; et pour le troisième, s'il se bat plus longtemps que de raison, je renonce au métier des armes.--Le bon de cette plaisanterie sera d'entendre après les inconcevables mensonges que nous débitera ce gros coquin, lorsque nous nous retrouverons à souper: comme quoi il s'est battu avec une trentaine au moins, quelles parades il a faites, quels coups il a allongés, quels dangers il a courus; notre divertissement sera de le mettre en défaut.

HENRI.--En bien, j'irai avec toi; va nous préparer tout ce qui est nécessaire, et puis retrouve-toi ce soir à Eastcheap; j'y souperai, adieu.

POINS.--Adieu, mon prince.

(Il sort.)

HENRI.--Je vous connais tous; et veux bien pour un temps favoriser les caprices déréglés de votre oisiveté. En cela je continuerai à imiter le soleil qui permet quelquefois aux nuages impurs et contagieux de dérober sa beauté à l'univers, afin que lorsqu'il lui plaira de redevenir lui-même, le monde, après en avoir été privé, le voie avec plus d'admiration reparaître tout à coup à travers les noires et hideuses vapeurs qui avaient paru le suffoquer. Si l'année entière se passait en jours de congé, les jeux seraient bientôt aussi ennuyeux que le travail. Mais quand ils ne viennent que de temps à autre, ils reviennent toujours désirés; rien ne plaît que ce qui n'arrive pas communément. Ainsi quand je rejetterai ces habitudes déréglées, et que je payerai la dette que je n'ai jamais reconnue, autant mes promesses auront été au-dessous de ma conduite, autant je tromperai l'attente des hommes; et telle qu'un métal brillant sur un fond obscur, ma réforme, dont l'éclat sera rehaussé par mes fautes, paraîtra plus méritoire, et attirera plus de regards que le mérite qu'aucune tache ne fait ressortir. Ainsi je veux faillir de manière à me servir habilement de mes fautes, lorsque ensuite je regagnerai le temps perdu au moment où on y comptera le moins.

(Il sort.)

SCÈNE III

Autre appartement du palais.

Entrent LE ROI HENRI, NORTHUMBERLAND, WORCESTER, HOTSPUR, SIR W. BLOUNT et autres personnages.

LE ROI.--Mon sang a été trop calme et trop froid, de ne pas bouillir à cet indigne affront: c'est ainsi que vous avez pensé, et en conséquence vous foulez ma patience aux pieds. Mais soyez bien sûrs que désormais je serai ce que je suis par mon rang puissant et redoutable, plutôt que de me livrer à mon caractère, qui a été jusqu'ici coulant comme l'huile, doux comme un jeune duvet, et m'a fait perdre ainsi mes titres au respect que les âmes orgueilleuses ne rendent jamais qu'aux orgueilleux.

WORCESTER.--Notre maison, mon souverain, n'a guère mérité qu'on déployât sur elle la verge du pouvoir, de ce même pouvoir que nos propres mains ont aidé à devenir si imposant.

NORTHUMBERLAND.--Seigneur...

LE ROI.--Worcester, va-t'en: car je vois dans tes yeux l'audace de la désobéissance.--Oh! monsieur! votre maintien est trop arrogant, trop impérieux, et la majesté royale ne se laisserait pas plus longtemps insulter par le froncement de sourcils d'un serviteur. Vous avez toute liberté de vous retirer: quand nous aurons besoin de vos services et de vos conseils, nous vous ferons appeler. (Worcester sort.--A Northumberland.) Vous vouliez parler.

NORTHUMBERLAND.--Oui, mon bon seigneur: ces prisonniers, demandés au nom de Votre Altesse, et que Henri Percy a faits ici près de Holmedon, n'ont pas été, à ce qu'il assure, refusés d'une manière aussi positive qu'on l'a rapporté à Votre Majesté. C'est donc à l'envie, ou bien à une méprise, qu'on doit attribuer cette faute, et non pas à mon fils.

HOTSPUR.--Mon souverain, je n'ai point refusé de prisonniers; mais je me rappelle que, le combat fini, au moment où je me sentais desséché par les fureurs de l'action et l'excès de la fatigue; lorsque, faible et hors d'haleine, je m'appuyais sur mon épée, il vint à moi un certain lord, propre, élégamment paré, frais comme un marié, et le menton nouvellement fauché, offrant l'aspect d'un champ de chaume après la moisson; il était parfumé comme une lingère. Entre son pouce et l'index, il tenait une petite boite de senteur que de temps en temps il portait et ôtait à son nez, qui en reniflait d'humeur, quand je m'approchai de lui. Et en même temps il ne cessait de sourire et de babiller; et comme les soldats passaient près de lui, emportant les corps morts, il les traitait d'impertinents coquins et de mal-appris, de venir apporter ainsi un sale et vilain cadavre entre le vent et sa grandeur. Il me questionna en termes arrangés et d'un ton de jolie femme: entre autres choses, il me demanda mes prisonniers au nom de Votre Majesté. Moi, dans ce moment, tout irrité, avec mes blessures refroidies, de me sentir ainsi harcelé par un perroquet, dans mon ressentiment et mon impatience, je lui répondis, sans y faire attention, je ne sais pas quoi... qu'il les aurait ou qu'il ne les aurait pas: car il me mettait en fureur quand il venait si sautillant, sentant si bon, me parler dans le langage d'une femme de chambre de cour, de canons, de tambours et de blessures; me dire, Dieu sait à quel propos, qu'il n'y avait rien au monde de si admirable que le spermaceti pour des contusions internes... et que c'était grand'pitié qu'on allât déterrer, dans les entrailles de la terre innocente, ce traître de salpêtre qui a détruit lâchement plus d'un bon et robuste compagnon, et que sans ces détestables armes à feu il aurait été guerrier comme les autres. C'est, je vous le dis, mon prince, à ce plat bavardage, aux propos décousus qu'il me tenait, que je répondis indirectement; et je vous en conjure, que son rapport ne soit pas regardé ici comme d'assez de valeur pour m'accuser, et venir se mettre entre mon attachement et votre haute Majesté.

BLOUNT.--En considérant les circonstances, mon bon seigneur, tout ce qu'Henri Percy aura dit à un pareil personnage, en pareil lieu, et dans un pareil moment, peut bien, avec tout ce qu'on vous a rapporté, périr dans un juste oubli, sans jamais être relevé pour lui nuire, ou fonder aucun motif d'accusation; ce qu'il a dit alors, il le désavoue maintenant.

LE ROI.--Mais cependant il refuse encore ses prisonniers, à moins que l'on n'accepte ses réserves, ses conditions, qui sont que nous payerons sur-le-champ, à nos frais, la rançon de son beau-frère, de l'extravagant Mortimer, qui, sur mon âme, a volontairement livré la vie des soldats qu'il a menés au combat contre cet indigne magicien et damné Glendower dont la fille, à ce que nous apprenons, vient tout récemment d'épouser le comte des Marches. Ainsi nous viderons nos coffres pour racheter un traître et le remettre dans le pays; nous irons solder la trahison, et traiter avec la peur quand elle s'est perdue et livrée elle-même! Non, qu'il périsse de faim sur les montagnes stériles! Jamais je ne regarderai comme mon ami l'homme dont la voix me demandera de dépenser un penny pour délivrer et faire rentrer dans mes États le rebelle Mortimer.

HOTSPUR.--Le rebelle Mortimer! C'est par les hasards seuls de la guerre, mon souverain, qu'il est tombé entre les mains de l'ennemi, et il suffit d'une seule langue pour faire parler en témoignage de cette vérité toutes ses blessures comme autant de bouches. Ces blessures qu'il a reçues en brave, lorsque sur les bords de la douce Severn, seul contre seul, fer contre fer, il a passé la meilleure partie d'une heure à faire échange de courage avec le puissant Glendower. Trois fois ils ont repris haleine, et trois fois, d'un mutuel accord, ils ont bu les eaux de la rapide Severn, qui, effrayée alors de leurs sanguinaires regards, a fui pleine de crainte à travers ses roseaux tremblants, et a caché sa tête ondoyante dans les profondeurs de son lit tout ensanglanté par ces valeureux combattants. Jamais une politique basse et corrompue ne colora ses oeuvres de blessures si mortelles, et jamais le noble Mortimer n'eût pu en recevoir un si grand nombre, le tout volontairement. Qu'on ne le flétrisse donc pas du nom de rebelle.

LE ROI.--Tu le montres ce qu'il n'est pas, Percy, tu le montres ce qu'il n'est pas: jamais il ne s'est mesuré avec Glendower. Je te dis, moi, qu'il aurait aussi volontiers risqué de se trouver tête à tête avec le diable, qu'en face d'Owen Glendower. N'as-tu pas honte?--Mais, jeune homme, que désormais je ne vous entende plus dire un mot de Mortimer. Envoyez-moi vos prisonniers par la voie la plus prompte, ou vous aurez de mes nouvelles d'une manière qui pourra vous déplaire.--Milord Northumberland, vous pouvez partir avec votre fils.--Envoyez-nous vos prisonniers, ou vous en entendrez parler.

(Sortent le roi, Blount et la suite.)

HOTSPUR.--Et quand le diable voudrait rugir ici pour les avoir, je ne les enverrai pas.--Je veux le suivre à l'instant, et le lui dire; je veux soulager mon coeur, fût-ce au péril de ma tête.

NORTHUMBERLAND.--Quoi, tout ivre de colère?--Arrêtez et attendez un moment. Voici votre oncle.

(Entre Worcester.)

HOTSPUR.--Ne plus parler de Mortimer! mordieu! j'en parlerai. Et que mon âme n'ait jamais miséricorde si je ne me joins pas à lui! Oui, j'épuiserai en sa faveur toutes ces veines, je répandrai tout mon sang le plus précieux goutte à goutte sur la poussière, ou j'élèverai Mortimer, qu'on foule aux pieds, aussi haut que ce roi oublieux, cet ingrat et pervers Bolingbroke.

NORTHUMBERLAND, à Worcester.--Mon frère, le roi a fait perdre la raison à votre neveu.

WORCESTER.--Qui donc a allumé toute cette fureur depuis que je suis sorti?

HOTSPUR.--Il veut réellement avoir tous mes prisonniers, et lorsque je suis venu à lui reparler de la rançon du frère de ma femme, ses joues ont pâli, et il a tourné sur moi un oeil de mort; il tremblait au seul nom de Mortimer.

WORCESTER.--Je ne puis le blâmer. Mortimer n'a-t-il pas été déclaré publiquement par Richard, qui aujourd'hui n'est plus, le plus proche du trône après lui?

NORTHUMBERLAND.--Rien n'est plus vrai; j'ai entendu la déclaration: ce fut lorsque notre malheureux roi (Dieu veuille nous pardonner nos torts envers lui!) partit pour son expédition d'Irlande; il y fut intercepté, et n'en revint que pour être déposé, et bientôt après assassiné.

WORCESTER.--Et à cause de cette mort, la voix générale de l'univers nous diffame et parle de nous avec opprobre.

HOTSPUR.--Mais, doucement, je vous en prie; le roi Richard a donc déclaré mon frère, Edmond Mortimer, l'héritier de la couronne?

NORTHUMBERLAND.--Il l'a déclaré; moi-même je l'ai entendu.

HOTSPUR.--Vraiment, je ne puis blâmer le roi, son cousin, de désirer qu'il meure de faim sur les montagnes stériles. Mais sera-t-il dit que vous, qui avez posé la couronne sur la tête de cet homme ingrat, et qui, pour son profit, portez la tache détestable d'un assassinat payé.... sera-t-il dit que vous subissiez patiemment un déluge de malédictions, en demeurant simplement des agents de meurtre, des instruments secondaires, les cordes, l'échelle, ou plutôt le bourreau....--Oh! pardonner si je descends si bas pour vous montrer en quel rang et en quelle catégorie vous vous placez sous ce roi artificieux.--N'avez-vous pas de honte, qu'on puisse raconter à nos temps, ou étaler un jour dans les chroniques, que des hommes de votre noblesse et de votre puissance se sont engagés tous deux dans une cause injuste (comme, Dieu vous le pardonne! vous l'avez fait tous deux), pour abattre Richard, cette douce et belle rose, et planter à sa place cette épine, ce chardon, ce Bolingbroke? Et pour comble d'opprobre, sera-t-il dit encore que vous aurez été joués, écartés, rejetés par celui pour qui vous vous êtes soumis à toutes ces ignominies? Non, il est temps encore de racheter vos honneurs perdus, et de vous rétablir dans l'estime de l'univers. Vengez-vous des insultants et dédaigneux mépris de ce roi orgueilleux, jour et nuit occupé des moyens de se débarrasser de sa dette envers vous; dût votre mort en être le sanglant payement.... je vous dis donc....

WORCESTER.--C'est assez, cousin, n'en dites pas davantage: à l'instant même je vais vous ouvrir un livre secret, où du rapide coup d'oeil de la colère vous allez lire des projets profonds et dangereux, aussi pleins de périls et d'audace qu'il en faut pour traverser, sur une lance mal assurée, un torrent mugissant à grand bruit.

HOTSPUR.--Si l'on y tombe, bonsoir, il faut périr ou nager.--Étendez le danger du couchant à l'aurore, que l'honneur le traverse du nord au midi, et mettez-les aux prises.--Oh! le sang remue bien davantage à réveiller un lion qu'à lancer un lièvre.

NORTHUMBERLAND.--Voilà que l'idée de quelques grands exploits lui fait perdre toute patience.

HOTSPUR.--Par le ciel, il me semble que ce serait un saut facile que d'aller sur la face pâle de la lune enlever d'un coup la gloire brillante, ou de plonger dans les profondeurs de la mer, là ou jamais la sonde n'a touché le sol, pour y ressaisir par les cheveux la gloire engloutie, en telle sorte que celui qui la retirerait de là pût posséder sans rival tous les honneurs qu'elle accorde; mais ne me parlez pas d'une association de deux demi-visages.

WORCESTER.--Le voilà qui embrasse un monde de fantômes, mais où ne se trouve pas la réalité dont il devrait s'occuper.--Cher cousin, donnez-moi un moment d'audience.

HOTSPUR.--Ah! je vous demande pardon.

WORCESTER.--Ces nobles Écossais qui sont prisonniers....

HOTSPUR.--Je les garderai tous. Par le ciel, il n'aura pas un seul Écossais de ceux-là. Non, lui fallût-il un Écossais pour sauver son âme, il ne l'aura pas. Par mon bras, je les garderai tous.

WORCESTER.--Vous vous jetez de côté et d'autre, et vous ne prêtez pas la moindre attention à mes desseins.--Ces prisonniers, vous les garderez.

HOTSPUR.--Oui, je les garderai, cela est positif.--Il a dit qu'il ne rachèterait pas Mortimer! Il a défendu à ma langue de nommer Mortimer! Mais je l'attraperai au moment où il sera endormi, et dans son oreille je crierai tout à coup: Mortimer! Quoi! j'aurai un oiseau qui sera instruit à ne dire que Mortimer, et je le lui donnerai, pour tenir sa colère toujours en mouvement.

WORCESTER.--Écoutez donc, cousin; un mot.

HOTSPUR.--Je fais ici le serment solennel de n'avoir d'autre étude que de chercher les moyens de vexer et de tourmenter sans cesse ce Bolingbroke. Et ce ferrailleur de tavernes, son prince de Galles.... n'était que j'ai dans l'idée que son père ne l'aime pas et serait bien aise qu'il lui arrivât quelque malheur, je voudrais qu'il s'empoisonnât avec un pot de bière.

WORCESTER.--Adieu, cousin; je vous parlerai lorsque vous serez mieux disposé à m'écouter.

NORTHUMBERLAND.--Eh quoi, quelle mouche te pique et quel fou impatient es-tu donc de t'emporter ainsi dans des colères de femme, sans pouvoir prêter l'oreille à d'autres voix que la tienne?

HOTSPUR.--Tenez, voyez-vous, je suis fustigé, fouetté de verges, déchiré d'épines, piqué des fourmis quand j'entends parler de ce vil politique, de ce Bolingbroke. Du temps de Richard.... Comment appelez-vous cet endroit?... que le diable l'emporte!.... C'est dans le comté de Glocester.... là, au château du duc, de son imbécile d'oncle, son oncle d'York.... ce fut là que je fléchis pour la première fois le genou devant ce roi des sourires, ce Bolingbroke, au moment où vous reveniez avec lui de Ravenspurg.

NORTHUMBERLAND.--C'était au château de Berkley.

HOTSPUR.--Oui, c'est là même!.... Eh bien, quelle quantité de politesses sucrées me fit alors ce chien couchant! voyez,.... quand sa fortune, encore au berceau, aurait grandi. Et.... mon aimable Henri Percy.... et, cher cousin... Oh! que le diable emporte de pareils fourbes!--Dieu veuille me pardonner! Bon oncle, dites votre affaire, j'ai fini.

WORCESTER.--Non, si vous n'avez pas fini, continuez; nous attendrons votre loisir.

HOTSPUR.--J'ai fini, sur ma parole.

WORCESTER.--Allons, revenons encore une fois à vos prisonniers écossais. Rendez-leur la liberté sur-le-champ et sans rançon, et que le fils de Douglas soit votre seul agent pour lever une armée en Écosse. Ce qui, à raison de diverses causes que je vous expliquerai par cet écrit, sera, soyez-en certain, aisément accompli. (A Northumberland.) Vous, milord, tandis que votre fils sera employé, comme je viens de le dire, en Écosse, vous vous insinuerez adroitement dans le coeur de ce noble prélat, le meilleur de nos amis, l'archevêque.

NORTHUMBERLAND.--D'York, n'est-ce pas?

WORCESTER.--Lui-même, lui qui supporte avec peine la mort que son frère le lord Scroop a subie à Bristol. Je ne parle pas ici par conjectures; je ne dis pas ce que je pense qui pourrait être, mais ce que je sais qui est médité, conçu, déjà réduit en plan, et n'attend que les premiers regards de l'occasion propre à le faire éclore.

HOTSPUR.--Je pressens le tout. Sur ma vie, cela réussira.

NORTHUMBERLAND.--Toujours tu lâches la meute avant que la chasse soit ouverte.

HOTSPUR.--Quoi? Il n'est pas possible que ce plan ne soit excellent. Et ensuite l'armée d'Écosse et d'York!.... Ah! elles se joindront à Mortimer.

WORCESTER.--C'est ce qui arrivera.

HOTSPUR.--Sur ma foi, c'est un projet merveilleusement imaginé.

WORCESTER.--Et nous n'avons pas peu de raisons de nous hâter. Il s'agit de sauver nos têtes en nous mettant à la tête d'une armée ; car nous aurions beau nous conduire aussi modestement que nous pourrions, le roi se croira toujours notre débiteur, et pensera que nous nous jugeons mal récompensés, jusqu'à ce qu'il ait trouvé moyen de nous payer complétement; et voyez déjà comme il commence à nous retrancher toute marque d'amitié.

HOTSPUR.--C'est un fait, c'est un fait. Nous serons vengés de lui.

WORCESTER.--Cousin, adieu.--N'avancez dans cette entreprise qu'autant que mes lettres vous indiqueront la route que vous avez à suivre. Quand l'occasion sera mûre, et elle va l'être incessamment, je me rendrai secrètement près de Glendower et du lord Mortimer; c'est là que vous et Douglas et toutes nos forces, d'après mes mesures, se trouveront à la fois heureusement réunies; et alors nos bras vigoureux seront chargés de nos fortunes, maintenant incertaines entre nos mains.

NORTHUMBERLAND.--Adieu, mon bon frère. Nous réussirons, j'en ai la confiance.

HOTSPUR.--Adieu, mon oncle. Oh! que les heures puissent amener promptement l'instant où les champs de bataille, les coups, les gémissements, applaudiront à nos jeux!

FIN DU PREMIER ACTE.

ACTE DEUXIÈME

SCÈNE I

Rochester.--Une cour d'auberge.

Entre UN VOITURIER avec une lanterne à la main.

PREMIER VOITURIER.--Holà! ho! s'il n'est pas quatre heures du matin, je veux que le diable m'emporte. Le chariot paraît déjà au-dessus de la cheminée neuve, et notre cheval n'est pas encore chargé. Allons, garçon!

LE VALET D'ÉCURIE, derrière le théâtre.--On y va, on y va.

PREMIER VOITURIER.--Oh! je t'en prie, Thomas, bats-moi bien la selle de Cut, et mets un peu de bourre dans les pointes; car la pauvre rosse est écorchée sur les épaules que cela passe la permission.

(Entre un autre voiturier.)

SECOND VOITURIER.--Les pois et les fèves sont humides ici comme le diable, et voilà le moyen tout juste de donner des tranchées à ces pauvres rosses. Cette maison-ci est toute sens dessus dessous depuis que Robin le palefrenier est mort.

PREMIER VOITURIER.--Le pauvre garçon n'a pas eu un moment de joie depuis que les avoines ont augmenté de prix; ça lui a donné le coup de la mort.

SECOND VOITURIER.--Je crois que cette auberge-ci est pour les puces la plus infâme qu'il y ait sur la route de Londres. J'en suis piqueté comme une tanche.

PREMIER VOITURIER.--Comme une tanche? Par la messe, je ne crois pas que roi dans la chrétienté puisse être mieux mordu que je ne l'ai été depuis le premier chant du coq.

SECOND VOITURIER.--Je le crois bien, ils ne vous donnent jamais de pot; cela fait qu'on lâche l'eau dans la cheminée, et les puces s'engendrent dans vos chambres par fourmilières.

PREMIER VOITURIER.--Allons, garçon, allons donc, dépêche, et puisses-tu être pendu, allons donc!

SECOND VOITURIER.--J'ai un jambon et deux balles de gingembre à rendre à Londres aussi loin que Charing-Cross.

PREMIER VOITURIER.--Ventrebleu! j'ai là des dindons, dans mon panier, qui meurent presque de faim. Holà, garçon! que la peste te crève! N'as-tu donc pas des yeux dans la tête? Es-tu sourd? Que je sois un coquin, s'il n'est pas vrai que j'aurais autant de plaisir à te fendre la caboche qu'à boire un verre de vin. Viens donc te faire pendre; n'as-tu pas de conscience?

(Entre Gadshill.)

GADSHILL.--Bonjour, voiturier. Quelle heure est-il?

PREMIER VOITURIER.--Je crois qu'il est deux heures.

GADSHILL.--Je t'en prie, prête-moi ta lanterne pour aller voir mon cheval dans l'écurie.

PREMIER VOITURIER.--Doucement, je vous en prie; nous savons, ma foi, un tour qui en vaut deux comme celui-là.

GADSHILL, au second voiturier.--Je t'en prie, prête-moi la tienne.

SECOND VOITURIER.--Ha! et quand cela, dis-moi donc! Prête-moi ta lanterne, dit-il; par ma foi, je te verrai bien pendre auparavant.

GADSHILL.--Voituriers, à quelle heure comptez-vous arriver à Londres?

SECOND VOITURIER.--Assez tôt pour nous coucher à la chandelle, je t'assure. Allons, voisin Mugs, il nous faut aller réveiller ces messieurs; ils viendront de compagnie; car ils sont bien chargés.

(Les voituriers s'en vont.)

GADSHILL.--Hé! holà, garçon!

LE GARÇON, derrière le théâtre.--Prêt à la main, dit le filou.

GADSHILL.--C'est comme qui dirait: Prêt à la main, dit le garçon, car tu ne diffères pas plus, d'un coupeur de bourses que celui qui dirige ne diffère de celui qui travaille. C'est toi qui arranges le complot.

LE GARÇON.--Bonjour, monsieur Gadshill; c'est toujours ce que je vous ai dit hier au soir. Nous avons ici un certain franc tenancier des bruyères de Kent, qui a apporté avec lui trois cents marcs d'or. Je l'ai entendu moi-même le dire à souper à une personne de sa compagnie, à une espèce d'inspecteur qui a aussi beaucoup de bagage; Dieu sait ce que c'est. Ils sont déjà levés et demandent des oeufs et du beurre; ils vont partir tout à l'heure.

GADSHILL.--Mon garçon, s'ils ne rencontrent pas les clercs de Saint-Nicolas, je te donne ce cou que voilà.

LE GARÇON.--Non; je n'en veux point: garde-le, je t'en prie, pour le bourreau, car je sais que tu honores saint Nicolas aussi sincèrement qu'un coquin le peut faire.

GADSHILL.--Que viens-tu me chanter avec ton bourreau? Si jamais je suis pendu, nous serons une grosse paire de pendus; car si on me pend, le vieux sir Jean sera pendu avec moi, et tu sais bien qu'il n'est pas étique.--Bah! il y a encore d'autres Troyens qui, pour le seul plaisir de se divertir, veulent bien se prêter à faire honneur à la profession: des gens qui, si on venait à mettre le nez dans nos affaires, se chargeraient, pour leur propre réputation, de tout arranger. Ce n'est pas avec de la canaille de voleurs à pied, de ces estafiers à vous arrêter pour six sous, et ces crânes à moustaches, la trogne rougie de bière, que je suis associé; mais c'est avec de la noblesse, des gens tranquilles, des bourgmestres, de grands propriétaires, gens qui peuvent soutenir la gageure, plus prêts à frapper qu'à parler, plus prêts à parler qu'à boire, plus prêts à boire qu'à prier; et cependant je mens, car ils ne font autre chose que de prier leur sainte, qui est la bourse du public; la prier? non, c'est plutôt la piller, car ils sont toujours à lui courir sus pour en garnir leurs bottes. Nous volons comme dans un château, tête levée; nous savons la recette de la poudre de fougère; nous marchons invisibles.

LE GARÇON.--Quoi! c'est la bourse du public qui garnit leurs bottes? les garantiront-elles mieux de l'eau dans les mauvais chemins?

GADSHILL.--Oui, oui, car la justice s'est chargée de les cirer.

LE GARÇON.--Sur ma foi, je crois que c'est plutôt à la nuit que vous êtes redevables de marcher invisibles, qu'à la poudre de fougère.

GADSHILL.--Donne-moi la main; tiens, tu auras part à notre butin comme je suis un homme, vrai.

LE GARÇON.--Oh! non, promettez-la-moi plutôt comme vous êtes un fourbe de voleur.

GADSHILL.--Laisse donc, est-ce que homo n'est pas le vrai nom de tous les hommes. Dis au valet de faire sortir mon cheval de l'écurie; adieu, maroufle crotté.

(Ils sortent.)

SCÈNE II

Le grand chemin près de Gadshill.

Entrent LE PRINCE HENRI avec POINS, BARDOLPH ET PETO à quelque distance.

POINS.--Allons, cachez-moi, cachez-moi. Je viens d'emmener le cheval de Falstaff, et il est là de colère à crever comme un velours gommé.

HENRI.--Serre-toi contre moi.

(Entre Falstaff.)

FALSTAFF.--Poins! Poins! Que le diable emporte Poins!

HENRI.--Paix, maudit sac à lard: quel vacarme fais-tu donc là?

FALSTAFF.--Hal, où est Poins?

HENRI.--Il est monté jusqu'au haut de la colline; je vais te l'aller chercher.

(Il feint d'y aller.)

FALSTAFF.--Il faut que je sois maudit pour toujours voler en compagnie de ce filou-là. Le scélérat a emmené mon cheval et l'a attaché je ne sais où. Si j'avance seulement sur mes jambes de quatre pieds carrés je vais perdre haleine. Allons, je ne doute plus que malgré tout je ne meure de ma belle mort, si j'échappe la corde pour avoir tué ce fripon-là. Il y a vingt-deux ans que je jure tous les jours et à toutes les heures, de renoncer à sa compagnie, et cependant je suis ensorcelé à ne pouvoir le quitter; oui, je veux être pendu, si le scélérat ne m'a pas donné quelques drogues qui me forcent à l'aimer, cela ne peut être autrement, j'aurai pris quelque drogue. Poins! Hal!--Peste soit de vous deux.--Bardolph! Peto!--Je mourrai plutôt de faim que de faire un pas de plus pour voler. S'il n'est pas vrai que j'aimerais autant devenir honnête homme et quitter ces drôles-là, que de boire un verre de vin, je veux être le plus fieffé maraud qui ait jamais mâché avec une dent. Huit toises de chemin raboteux sont autant pour moi que soixante et dix milles; et ces scélérats au coeur de pierre le savent bien! C'est une malédiction quand les voleurs ne savent pas se garder fidélité les uns aux autres. (On siffle, il répond.) La peste vous crève tous tant que vous êtes; donnez-moi mon cheval et allez vous faire pendre.

HENRI.--Tais-toi, grosse bedaine; couche-toi là, colle ton oreille à la terre et écoute si tu n'entends pas le trot de quelques voyageurs qui s'approchent.

FALSTAFF.--Avez-vous ici des leviers pour me relever quand je serai par terre? Ventrebleu! je ne charrierais pas une autre fois ma pauvre viande si loin à pied pour tout l'or qui est dans le trésor de ton père. Que diable prétends-tu en me tenant de la sorte le bec dans l'eau?

HENRI.--Tu ne sais pas ce que tu dis; on ne te tient pas le bec dans l'eau, mais le pied à terre.

FALSTAFF.--Je t'en prie, mon bon prince Hal, aide-moi à ravoir mon cheval, mon cher fils de roi.

HENRI.--Laissez-moi donc tranquille, maraud. Suis-je votre palefrenier?

FALSTAFF.--Va-t'en te pendre, toi, avec ta jarretière d'héritier présomptif. Va, si je suis pris, je te chargerai pour la peine.--Si je ne fais pas faire sur vous tous des ballades qu'on chantera sur les airs du coin, je veux qu'un verre de vin d'Espagne me serve de poison. Quand on pousse la plaisanterie si loin, et à pied encore, je la déteste.

(Entre Gadshill.)

GADSHILL.--Arrête là.

FALSTAFF.--Aussi fais-je, dont bien me fâche.

POINS.--Oh! c'est notre chien d'arrêt; je reconnais sa voix.

(Entre Bardolph.)

BARDOLPH.--Quelles nouvelles?

GADSHILL.--Enveloppez-vous, enveloppez-vous; vite, mettez vos masques: voilà l'argent du roi qui descend la montagne et qui va au trésor royal.

FALSTAFF.--Tu en as menti, maraud; il va à la taverne du roi.

GADSHILL.--Il y en a assez pour nous remonter tous tant que nous sommes.

FALSTAFF.--A la potence.

HENRI.--Vous quatre, vous les attaquerez dans la petite ruelle. Ned, Poins et moi, nous allons nous placer plus bas; s'ils vous échappent, alors ils tomberont dans nos mains.

PETO.--Mais combien sont-ils?

GADSHILL.--Environ huit ou dix.

FALSTAFF.--Morbleu! ne sera-ce pas eux qui nous voleront?

HENRI.--Quoi! si poltron que cela, sir Jean de la Panse?

FALSTAFF.--A la vérité, je ne suis pas Jean de Gaunt, votre grand-père; mais je ne suis pas poltron non plus, Hal.

HENRI.--On le verra à l'épreuve.

POINS.--Ami Jack, ton cheval est derrière la haie; quand tu le voudras, tu le trouveras là; adieu, et tiens ferme.

FALSTAFF.--A présent, je n'ai plus le coeur de le tuer, quand je devrais être pendu.

HENRI.--Ned, où sont nos déguisements?

POINS.--Ici tout près: écartons-nous.

FALSTAFF.--Maintenant, mes maîtres, c'est au plus heureux à se faire sa part: chacun à sa besogne.

(Entrent les voyageurs.)

LES VOYAGEURS.--Allons, voisin; le garçon conduira nos chevaux en descendant la colline, et nous irons à pied quelque temps pour nous dégourdir les jambes.

LES VOLEURS.--Arrête!

LES VOYAGEURS.--Jésus, ayez pitié de nous!

FALSTAFF.--Frappez, jetez-les sur le carreau, coupez la gorge à ces coquins-là. Ah! infâmes fils de chenilles, maudits mangeurs de jambons! Ils nous détestent, mes enfants; terrassez-les; dépouillez-les de leur toison.

LES VOYAGEURS.--Oh! nous sommes ruinés, perdus sans ressource, nous et tout ce que nous avons.

FALSTAFF.--Le diable soit de vous, gros coquins; vous, ruinés! non, gros balourds. Je voudrais bien que tout votre argent fût ici. Allons, pièces de lard, marchons. Comment, drôles, ne faut-il pas que les jeunes gens vivent? Vous êtes grands jurés, n'est-ce pas? Nous allons vous faire jurer, sur ma foi.

(Sortent Falstaff et autres, chassant les voyageurs devant eux.)

(Rentrent le prince Henri et Poins.)

HENRI.--Ce sont les voleurs qui ont lié les honnêtes gens: à présent, si nous pouvions à nous deux voler les voleurs et nous en aller ensuite joyeusement à Londres, il y aurait matière à se divertir pour une semaine, de quoi rire un mois, et plaisanter à tout jamais.

POINS.--Tenez-vous coi, je les entends venir.

(Rentrent les voleurs.)

FALSTAFF.--Allons, mes maîtres, faisons le partage, et puis remontons à cheval avant qu'il soit jour.--Si le prince et Poins ne sont pas deux fieffés poltrons, il n'y a pas de justice dans le monde. Non, il n'y a pas plus de coeur dans ce Poins que dans un canard sauvage.

HENRI, accourant sur eux.--Votre argent!

POINS.--Scélérats!

(Tandis qu'ils sont à partager, le prince et Poins fondent sur eux. Falstaff, après un coup ou deux, se sauve ainsi que tous les autres, laissant tout leur butin derrière eux.)

HENRI.--Nous n'avons pas eu grand'peine à l'avoir. Allons, gai, à cheval; les voleurs sont dispersés et si saisis de frayeur, qu'ils n'osent pas même se rapprocher l'un de l'autre; chacun prend son camarade pour un officier de justice. Allons, partons, cher Ned. Falstaff sue à mourir, et en marchant il engraisse ce mauvais sol. Si cela n'était pas si plaisant, j'aurais pitié de lui.

POINS.--Comme il hurlait, le coquin.

(Ils sortent.)

SCÈNE III

Warkworth. Un appartement du château.

HOTSPUR entre lisant une lettre.

HOTSPUR, lisant.--Quant à moi, milord, je serais bien satisfait de m'y trouver, par l'affection que je porte à votre maison.--Il serait satisfait? Quoi?... Et pourquoi n'y est-il donc pas? par l'affection qu'il porte à notre maison. Il montre bien en ceci qu'il aime mieux sa grange que notre maison.--Voyons, continuons. L'entreprise que vous tentez est dangereuse. Vraiment, cela est certain; mais il est dangereux aussi de prendre froid, de dormir, de boire; mais je vous dis, mon imbécile lord, que dans cette épine, le danger, nous cueillerons cette fleur, la sûreté.--L'entreprise que vous tentez est dangereuse; les amis que vous avez nommés ne sont pas sûrs; les circonstances même ne sont pas favorables, et tout l'ensemble de votre projet n'est pas assez fortement conçu pour contre-balancer la force d'un si puissant adversaire. C'est là votre réponse? c'est là votre réponse? eh bien! je vous réplique, moi, que vous êtes un poltron comme une mauvaise biche, et que vous mentez. Quel imbécile est-ce là? Par le ciel! notre projet est le projet le mieux conçu qui ait jamais été formé. Nos amis sont fidèles et constants. C'est un projet admirable! Ce sont de bons amis, et dont on peut tout attendre: un excellent projet et de bons amis!--Quel coquin au coeur glacé est-ce donc là! Comment, lorsque monseigneur d'York approuve le projet et toute la conduite de l'entreprise?--Mordieu, si ce gredin-là était maintenant sous ma main, je lui casserais la tête avec l'éventail de sa femme.--Mon père n'en est-il pas, mon oncle et moi? Edmond Mortimer, monseigneur d'York et Owen Glendower? N'y a-t-il pas encore les Douglas? N'ai-je pas leurs lettres à tous où ils me promettent de me joindre armés le neuf du mois prochain? Et quelques-uns d'eux n'y sont-ils pas déjà rendus d'avance? Qu'est-ce que c'est donc que ce gredin de païen-là, ce renégat? Oui, vous allez voir que, dans la sincérité de sa poltronnerie et la lâcheté de son coeur, il ira trouver le roi et lui découvrir tous nos desseins. Oh! que ne puis-je me partager et m'assommer de coups pour avoir imaginé de proposer à ce plat de lait écrémé une si honorable entreprise! Qu'il aille se faire pendre; il peut tout déclarer au roi s'il lui plaît: nous sommes préparés. Je partirai cette nuit. (Entre lady Percy.) Eh bien, Kate, il faut que je vous quitte dans deux heures.

LADY PERCY.--O mon cher lord, pourquoi demeurez-vous ainsi seul? Par quelle offense ai-je mérité d'être, depuis quinze jours, une épouse bannie de la couche de mon Henri? Dis-moi, mon bien-aimé, quelle est la cause qui t'ôte l'appétit, les plaisirs et ton précieux sommeil? Pourquoi tiens-tu tes yeux attachés à la terre? Pourquoi tressailles-tu si souvent lorsque tu es assis seul? Pourquoi la fraîcheur de ton teint s'est-elle flétrie? Pourquoi abandonnes-tu ce qui m'appartient et les droits que j'ai sur toi, à la rêverie aux yeux ternes et à la détestable mélancolie? Pendant tes légers sommeils je veillais auprès de toi, et je t'entendais murmurer des projets de guerre terrible, prononcer des termes de manége à ton coursier bondissant, lui crier: Courage! au champ de bataille! et tu parlais de sorties et de retraites, de tranchées, de tentes, de palissades, de forts, de parapets, de canons, de coulevrines, de rançon de prisonniers, de soldats tués et de tout ce qui appartient à un combat opiniâtre; et ton esprit avait tellement guerroyé au dedans de toi et t'avait si fort agité dans ton sommeil, que j'ai vu sur ton front des gouttes de sueur semblables aux bulles d'eau qui s'élèvent sur un ruisseau dont l'eau vient d'être troublée; d'étranges mouvements se sont fait apercevoir sur ton visage, comme d'un homme qui retient son souffle dans une grande et soudaine précipitation. Oh! ce sont là des présages de malheur. Mon époux est occupé de quelque important projet; et il faut que je le sache... ou bien il ne m'aime pas.

HOTSPUR.--Hé, holà! Guillaume est-il parti avec le paquet?

(Entre un domestique.)

LE DOMESTIQUE.--Oui, milord, il y a plus d'une heure.

HOTSPUR.--Butler a-t-il amené ces chevaux de chez le shérif?

LE DOMESTIQUE.--Il vient d'en amener un il n'y a qu'un moment.

HOTSPUR.--Quel cheval? Un cheval rouan, épi mûr, n'est-ce pas?

LE DOMESTIQUE.--C'est cela même, milord.

HOTSPUR.--Ce cheval sera mon trône. C'est bon, et je vais y monter tout à l'heure.--O espérance !--Dis à Butler de le conduire dans le parc.

(Le domestique.)

LADY PERCY.--Mais écoutez-moi, milord.

HOTSPUR.--Que dis-tu, ma femme?

LADY PERCY.--Qui vous entraîne loin de moi?

HOTSPUR.--Mon cheval, cher amour, mon cheval.

LADY PERCY.--Allons, finissez, singe à la tête folle. Une belette n'est pas si capricieuse que vous. Sur mon honneur, je saurai ce qui vous occupe, Henri, je le saurai. Je crains que mon frère Mortimer ne se mette en mouvement pour soutenir ses droits, et qu'il n'ait envoyé vers vous pour vous demander d'appuyer son entreprise; mais si vous allez....

HOTSPUR.--Si loin à pied, je serai las, ma chère. LADY PERCY.--Allons, allons, perroquet, répondez sans détour à la question que je vous fais. Je te casserai le petit doigt, Henri, si tu ne me dis pas les choses comme elles sont.

HOTSPUR.--Lâchez-moi, lâchez-moi; trêve de badinage: l'amour?.... Je ne t'aime point; je ne pense pas à toi, Kate. Ce n'est point ici un monde où l'on puisse s'amuser à la poupée, et jouer des lèvres. Il faut que nous ayons le nez sanglant et la tête fracassée, et que nous rendions la pareille.--De par le diable, mon cheval!--Eh bien! que dis-tu, Kate? que me veux-tu?

LADY PERCY.--Vous ne m'aimez pas? est-ce bien vrai que vous ne m'aimez pas? Eh bien! ne m'aimez point; car si vous ne m'aimez point, je ne m'aimerai plus moi-même. Quoi, vous ne m'aimez pas? Ah! dites-moi, parlez-vous sérieusement, ou non?

HOTSPUR.--Allons, veux-tu me voir monter à cheval? Lorsque je serai assis sur la selle, je te jurerai que je t'aime infiniment.... Mais écoutez, Kate, je ne prétends pas que désormais vous me questionniez sur le lieu où je vais, ni que vous raisonniez là-dessus. Je vais où il faut que j'aille, et pour finir, il faut que je vous quitte ce soir, ma douce Kate. Je sais que vous êtes une femme sensée, mais enfin pas plus que ne peut l'être la femme de Henri Percy. Vous êtes constante, mais cependant vous êtes une femme: quant au secret, je ne crois pas qu'il y en ait une plus discrète, car je suis parfaitement convaincu que tu ne révéleras pas ce que tu ne sais pas; et voilà jusqu'où ira ma confiance en toi, ma douce Kate.

LADY PERCY.--Comment, jusque-là?

HOTSPUR.--Pas un pouce plus loin. Mais écoutez-moi, Kate: où je vais, vous irez aussi. Je pars aujourd'hui, et vous demain; êtes-vous satisfaite, Kate?

LADY PERCY.--Il le faut bien, par force.

SCÈNE IV

East cheap. Une chambre dans la taverne de la Tête-de-Sanglier.

Entrent LE PRINCE HENRI ET POINS.

HENRI.--Ned, je t'en prie, sors de cette sale chambre, et viens m'aider à rire un peu.

POINS.--Où étais-tu donc, Hal?

HENRI.--Avec trois ou quatre lourdauds, au milieu de soixante ou quatre-vingts tonneaux. Je me suis encanaillé à fond. Me voilà, mon cher confrère, à vendre et à dépendre d'un trio de garçons de cave, et je peux les appeler tous par leurs noms de baptême, comme Tom, Dick, François; ils jurent déjà sur leur paradis que, quoique je ne sois encore que le prince de Galles, je suis cependant le roi de la courtoisie; ils me disent tout platement que je ne fais pas le gros dos comme Falstaff, mais que je suis un vrai Corinthien, une bonne pâte d'homme, un bon enfant; et que, quand je serai roi d'Angleterre, j'aurai à mes ordres tous les bons garçons d'Eastcheap. Ils appellent boire dur, se teindre en écarlate, et quand vous prenez haleine en buvant, ils crient, hem! et vous recommandent de vider tout. Enfin, j'ai si bien profité en un quart d'heure de temps, que me voilà en état, pour la vie, de boire avec le premier chaudronnier, et dans son argot. Tiens, Ned, je t'assure que tu as perdu beaucoup de gloire à ne t'être pas trouvé avec moi dans cette rencontre-là. Mais, mon doux ami Ned, et pour adoucir encore plus ton nom de Ned, je te fais présent de ce sou de sucre que vient de me taper dans la main un sous-garçon, un drôle qui n'a jamais de sa vie su dire d'autre anglais que huit schellings et six sous, et fort à votre service, monsieur, en y ajoutant le cri en fausset: On y va, on y va, monsieur; marquez une pinte de muscat dans la demi-lune, ou quelque autre chose de semblable. A présent, Ned, pour tuer le temps, en attendant que Falstaff arrive, va te poster dans quelque chambre voisine, tandis que je questionnerai mon benêt de garçon de cave pour savoir dans quel dessein il m'a donné ce sucre; et toi, ne cesse point d'appeler François, afin qu'il ne puisse rien trouver autre chose à me dire que: On y va, on y va. Mets-toi là un peu de côté, je te dirai comment il faut faire.

POINS.--François!

HENRI.--En perfection.

POINS.--François!

(Poins sort.)

(Entre François.)

FRANÇOIS.--On y va, monsieur, on y va.--Ralph, aie l'oeil dans la grenade.

HENRI.--Écoute ici, François.

FRANÇOIS.--Milord....

HENRI.--Combien as-tu encore de temps à servir, François?

FRANÇOIS.--Par ma foi, cinq ans, et encore autant à....

POINS, derrière le théâtre.--François!

FRANÇOIS.--On y va, monsieur, on y va.

HENRI.--Cinq ans! par Notre-Dame, c'est être engagé pour longtemps à faire tinter les pots.--Mais, François, aurais-tu bien le courage de lâcher le pied à ton engagement, de lui montrer les talons et de te sauver?

FRANÇOIS.--Oh! Dieu! milord, je ferai serment sur tous les livres d'Angleterre que j'aurais bien le coeur de....

POINS, derrière le théâtre.--François!

FRANÇOIS.--On y va, monsieur, on y va.

HENRI.--Quel âge as-tu, François?

FRANÇOIS.--Attendez.... à la Saint-Michel qui vient, j'aurai....

POINS, derrière le théâtre.--François!

FRANÇOIS.--On y va, monsieur.--Je vous en prie, milord, attendez-moi un petit moment.

HENRI.--Oui, mais écoute donc, François; ce sucre que tu m'as donné, il y en avait pour un sou, n'est-ce pas?

FRANÇOIS.--Oh Dieu! milord, je voudrais qu'il y en eût eu pour deux.

HENRI.--Je te donnerai pour cela mille guinées: demande-les-moi quand tu voudras, et tu les auras.

POINS, derrière le théâtre.--François!

FRANÇOIS.--On y va: tout à l'heure.

HENRI.--Tout à l'heure, François? Non pas, François, mais demain, François: ou bien, François, jeudi prochain, ou, François, quand tu voudras; mais, François....

FRANÇOIS.--Milord?

HENRI.--Veux-tu voler ce pourpoint de cuir à boutons de cristal, cheveux en rond, agate au doigt, bas bruns, jarretières de flanelle, voix douce, panse d'Espagnol ?

FRANÇOIS.--Oh Dieu, milord, que voulez-vous donc dire?

HENRI.--Eh bien donc, votre bâtard brun est votre boisson ordinaire; car voyez-vous, François, votre veste de toile blanche se salira. En Barbarie, l'ami, cela ne saurait revenir à tant.

FRANÇOIS.--Quoi, monsieur?

POINS, derrière le théâtre.--François!

HENRI.--Veux-tu courir, maraud. N'entends-tu pas comme on t'appelle? (Dans ce moment ils l'appellent tous deux de toutes leurs forces.) François! François!

(Le garçon demeure dans une immobilité stupide, ne sachant de quel côté aller d'abord.)

(Entre le cabaretier.)

LE CABARETIER.--Comment, tu ne te remues pas plus que cela, et tu t'entends appeler de la sorte? Va voir là dedans ce que l'on demande. (François sort.) Milord, le vieux sir Jean est à la porte avec une demi-douzaine d'autres: les laisserai-je entrer?

HENRI.--Faites-les attendre un moment, et puis vous leur ouvrirez la porte. (Le cabaretier sort.) Poins!

POINS, entrant.--On y va, on y va.

HENRI.--Ami, Falstaff et les autres voleurs sont à la porte. Serons-nous bien gais?

POINS.--Gais comme pinsons, mon enfant. Mais, dites-moi donc, à quel bon tour vous a servi votre plaisanterie du garçon de cave? qu'est-il sorti de là, je vous prie?

HENRI.--Que je suis à présent propre à toutes les farces qui aient jamais fait figure de farce depuis les vieux jours du bonhomme Adam, jusqu'à la naissance de celui que nous commençons à l'heure présente de minuit. (François rentre avec du vin.) Quelle heure est-il, François?

FRANÇOIS.--On y va, monsieur, on y va.

HENRI.--Que ce drôle-là possède moins de mots qu'un perroquet, et qu'il soit cependant fils d'une femme! Toute sa science se borne à monter et descendre, et son éloquence à la somme totale d'un écot. Je ne suis pas encore du caractère de Percy, chaud éperon du Nord, lui qui vous tue quelque six ou sept douzaines d'Écossais à un déjeuner, ensuite se lave les mains, et dit à sa femme: «Oh! que je hais cette vie oisive! J'ai besoin de m'occuper.--Oh! mon cher Henri, dit-elle, combien en as-tu tué aujourd'hui?--Donnez à boire à mon cheval rouan moucheté,» dit-il. Et puis répond une heure après: «Environ quatorze, une bagatelle, une bagatelle.» Je t'en prie, fais venir Falstaff; je ferai Percy, et ce damné paquet de lard fera la dame de Mortimer, sa femme, Rivo, dit l'ivrogne. L'entendez-vous? Faites entrer ces larges côtes, faites entrer ce pain de suif.

(Entrent Falstaff, Gadshill, Bardolph et Peto.)

POINS.--Sois le bienvenu, Jack; où as-tu donc été?

FALSTAFF.--Malédiction sur tous les poltrons; oui, et vengeance avec; oui, par ma foi, et amen! Donne-moi un verre d'Espagne, garçon.--Plutôt que de continuer de mener cette vie-là, je vais me mettre à remmailler des bas, à les raccommoder et aussi à les ressemeler. Malédiction sur tous les poltrons! Donne-moi un verre d'Espagne, drôle. N'y a-t-il plus de vertu sur terre?

(Il boit.)

HENRI.--N'as-tu jamais vu Titan caresser de ses rayons un pain de beurre, autre Titan au coeur tendre qui se fondait d'amour aux douceurs du soleil ? Si tu l'as vu, eh bien, regarde-moi cette pièce.

FALSTAFF.--Misérable! il y a de la chaux aussi dans ce vin... Il n'y a que de la coquinerie à trouver dans un mauvais sujet: et malgré cela, un poltron est pire cent fois qu'un verre de vin d'Espagne frelaté. Infâme poltron!--Va ton chemin, vieux sir Jean, meurs quand tu voudras; si le courage, le vrai courage n'est pas perdu sur la face de la terre, je veux être un hareng saur. Il n'y a pas en Angleterre trois honnêtes gens ayant échappé à la potence, et l'un de ces trois est gros et se fait vieux: Dieu veuille avoir pitié de nous! Le monde est corrompu, je vous dis. Oui, je voudrais être tisserand, je saurais chanter des psaumes et toutes sortes de chansons. Malédiction sur tous les poltrons, c'est là que j'en reviens toujours.

HENRI.--Hé, sac à laine, que marmottez-vous là entre vos dents?

FALSTAFF.--Cela un fils de roi! Si je ne te chasse pas hors de ton royaume avec une épée de bois, et si je ne mène pas tous tes sujets devant toi comme un troupeau d'oies sauvages, je ne veux plus porter de barbe au menton. Vous, prince de Galles?

HENRI.--Comment, vieille boule, de quoi s'agit-il donc?

FALSTAFF.--N'êtes-vous pas un poltron? Répondez-moi à cela, et Poins aussi que voilà.

POINS.--Mordieu, grosse bedaine, si vous m'appelez encore poltron, je te poignarde.

FALSTAFF.--Moi, t'appeler poltron? Je te verrais damner plutôt que de t'appeler poltron; mais je donnerais bien mille guinées pour savoir courir aussi bien que toi. Vous avez les épaules assez droites, aussi ne vous embarrassez-vous guère si on vous voit le dos: est-ce là ce que vous appelez épauler vos amis? Que le diable emporte de pareils épauleurs! Parlez-moi de gens qui me feront face.--Un verre de vin: que je sois un coquin si j'ai bu d'aujourd'hui.

HENRI.--Misérable! tes lèvres sont encore humides du dernier verre que tu as avalé.

FALSTAFF.--C'est tout un. Malédiction sur tous les poltrons, je ne dis que cela.

HENRI.--De quoi s'agit-il donc?

FALSTAFF.--De quoi s'agit-il! Quatre de nous qui sommes ici avons pris ce matin mille guinées.

HENRI.--Où sont-elles, Jack, où sont-elles?

FALSTAFF.--Où elles sont? reprises sur nous, voilà ce qu'elles sont. Il nous en est tombé une centaine sur le corps à nous quatre malheureux.

HENRI.--Comment, une centaine, mon cher?

FALSTAFF.--Je veux être un coquin si je n'ai pas ferraillé à bras raccourci pendant deux heures d'horloge contre une douzaine. C'est un miracle que j'en sois réchappé; j'ai reçu huit coups d'épée au travers de mon pourpoint, quatre dans mes chausses; mon bouclier est percé d'outre en outre, mon épée hachée comme une scie, ecce signum. Je n'ai jamais mieux fait depuis que j'ai âge d'homme; cela n'a servi de rien. Malédiction sur tous les poltrons!--Demandez-leur plutôt. S'ils vous disent plus ou moins que la vérité, ce sont des traîtres, des enfants de ténèbres.

HENRI.--Parlez, messieurs; comment cela s'est-il passé?

GADSHILL.--Nous quatre sommes tombés sur une douzaine ou environ.

FALSTAFF.--Seize au moins, milord.

GADSHILL.--Et les avons garrottés.

PETO.--Non, non, ils n'ont pas été garrottés.

FALSTAFF.--Que dis-tu, maraud? Ils ont été tous garrottés sans exception d'un seul, ou je suis un Juif, un Juif hébreu.

GADSHILL.--Comme nous étions à partager, six ou sept nouveaux-venus nous sont tombés sur le corps.

FALSTAFF.--Et alors ils ont détaché les autres qui sont venus encore.

HENRI.--Comment, est-ce que vous vous êtes battus tous?

FALSTAFF.--Tous? Je ne sais ce que vous entendez par tous; mais si je ne me suis pas battu avec une cinquantaine, je ne suis qu'une botte de radis! S'il n'y en avait pas cinquante-deux ou cinquante-trois sur le pauvre vieux Jack, je ne suis pas une créature à deux pieds.

POINS.--Je prie le ciel que vous n'en ayez pas tué quelques-uns.

FALSTAFF.--Oh! cette prière vient trop tard. J'en ai poivré deux; oui, je suis sûr d'en avoir bien payé deux, deux coquins en habits de bougran. Je te dis la chose comme elle est, Hal; si je te mens, crache-moi au visage, appelle-moi cheval. Tu connais bien ma vieille manière de me mettre en garde? Je me tenais de là, et la pointe de mon épée comme cela: quatre coquins en bougran fondent sur moi.

HENRI.--Comment quatre? Tu ne disais que deux tout à l'heure.

FALSTAFF.--Quatre, Hal. J'ai toujours dit quatre.

POINS.--Oui, oui, il a dit quatre.

FALSTAFF.--Ces quatre-là se sont présentés de front, et ils fonçaient principalement sur moi; je ne m'en suis pas embarrassé d'abord. Je vous ai rassemblé leurs sept pointes dans mon bouclier, comme cela.

HENRI.--Sept! Comment, il n'y en avait que quatre tout à l'heure.

FALSTAFF.--En bougran, vous dis-je.

POINS.--Oui, quatre en habit de bougran.

FALSTAFF.--Sept, vous dis-je, par cette épée, ou je suis un coquin.

HENRI.--Je t'en prie, laisse-le aller son train, nous en aurons encore davantage tout à l'heure.

FALSTAFF.--M'entends-tu, Hal?

HENRI.--Oh! que oui, je comprends bien aussi, Jack.

FALSTAFF.--N'y manque pas, car cela vaut la peine d'être écouté. Ces neuf en bougran, comme je te le disais donc.

HENRI.--En voilà déjà deux de plus.

FALSTAFF.--Quand ils virent leurs pointes raccourcies de cette façon....

POINS.--Ils se trouvèrent alors des courtes-pointes.

FALSTAFF.--Ils commencèrent à reculer; mais je les suivis de près et vous les accostai corps à corps, et en un clin d'oeil, je fis le compte à sept des onze.

HENRI.--O prodige! onze hommes en bougran sortis de deux!

FALSTAFF.--Mais le diable a voulu que trois maudits coquins en vert de Kendal soient venus me prendre par derrière; ils ont foncé sur moi, car il faisait si noir, Henri, que tu n'aurais pas pu voir ta main.

HENRI.--Ces menteries sont comme le père qui les engendre, aussi grosses qu'une montagne, bien visibles, bien palpables. Quoi, triple sans cervelle, tête à perruque, bâtard, sale et gras magasin de suif.

FALSTAFF.--Comment, es-tu fou? es-tu fou? Est-ce que la vérité n'est pas la vérité?

HENRI.--Quoi! comment est-il possible que tu aies distingué que ces hommes étaient en vert de Kendal, puisqu'il faisait si noir que tu ne pouvais pas voir la main? Allons, rends-nous raison de cela; qu'as-tu à dire?

POINS.--Allons, il faut nous expliquer cela, Jack, il faut nous dire vos raisons.

FALSTAFF.--Comment? de force! Non; me donnassiez-vous l'estrapade, ou toutes les tortures du monde, je ne vous le dirais pas par force. Vous donner une raison par force? Quand les raisons seraient aussi communes que des mûres de haies, on ne me ferait pas donner à un homme une raison par force, à moi!

HENRI.--Je ne veux pas avoir plus longtemps son péché sur la conscience. Cet effronté poltron, bon seulement à écraser les lits, à éreinter les chevaux; cette énorme montagne de chair...

FALSTAFF.--Laisse-nous tranquilles, figure étique, peau d'anguille, langue de boeuf séchée, longue perche, morue sèche: oh! que n'ai-je assez d'haleine pour nombrer tout ce qui te ressemble! toi, aune de tailleur, fourreau d'épée, étui d'arc, sonde de commis de barrière...

HENRI.--Allons, courage, reprends haleine, et puis recommence de plus belle; et quand tu seras bien épuisé en basses comparaisons, laisse-moi te dire seulement ces deux mots....

POINS.--Écoute bien, Jack.

HENRI.--Nous deux, nous vous avons vus vous quatre tomber sur quatre, les garrotter et vous emparer de ce qu'ils avaient. Or, remarquez bien à présent comment un récit tout simple va vous confondre. Alors nous deux que voilà, sommes tombés sur vous quatre, et d'un seul mot nous vous avons, à votre barbe, enlevé votre prise, et nous l'avons, qui plus est, et nous sommes en état de vous la faire voir dans la maison; et vous, Falstaff, en criant miséricorde, vous avez sauvé votre bedaine, et très-lestement, et très-adroitement, toujours courant, toujours hurlant, aussi bien que je l'aie jamais entendu faire à un jeune taureau.--Ne faut-il pas que tu sois un grand misérable, pour avoir tailladé ton épée exprès comme tu l'as fait, et puis nous venir conter que c'était en te battant? Quel subterfuge, quel stratagème, quelle échappatoire peux-tu trouver à présent, pour te dérober à ta honte visible et manifeste?

POINS.--Allons, dis-nous donc, Jack, quelle invention nouvelle te tirera de là?

FALSTAFF.--Pardieu, je vous ai reconnus comme celui qui vous a faits. Eh! voyons donc un peu, mes maîtres, ne vouliez-vous pas que j'allasse tuer l'héritier présomptif? Était-ce à moi à tenir tête à mon prince légitime? Vraiment, vous savez bien que je suis brave comme Hercule. Mais voyez l'instinct, le lion ne toucherait pas au prince légitime. L'instinct est une belle chose; j'ai été poltron par instinct: je n'en aurai que meilleure opinion de moi et de toi tant que je vivrai; de moi, comme d'un lion courageux, et de toi, comme du prince légitime. Mais après tout, mes enfants, je suis pardieu bien aise que vous ayez l'argent. Hôtesse, jetez les portes, veillez cette nuit, vous prierez demain. Pour vous, gaillards, bons garçons, bons enfants, coeurs d'or, que tous les titres qui reviennent aux bons compagnons vous soient donnés. Eh bien! nous divertirons-nous bien ce soir? Ferons-nous une comédie impromptu?

HENRI.--Va comme il est dit: le sujet sera, sauve qui peut.

FALSTAFF.--Ah! ne parlons plus de cela, Hal, par amitié pour moi.

(Entre l'hôtesse.)

L'HOTESSE.--Milord le prince.

HENRI.--Eh bien, milady l'hôtesse, qu'as-tu à me dire?

L'HOTESSE.--Vraiment, milord, il y a à la porte un noble de la cour qui demande à vous parler; il dit qu'il vient de la part de votre père.

HENRI.--Donnez-lui ce qu'il faut pour en faire un homme royal, et renvoyez-le à ma mère.

FALSTAFF.--Quelle espèce d'homme est-ce?

L'HOTESSE.--C'est un vieillard.

FALSTAFF.--Que fait la gravité d'un vieillard hors de son lit à minuit? Irai-je lui donner sa réponse?

HENRI.--Oh! oui, je t'en prie; va, Jack.

FALSTAFF.--Eh bien, ma foi, je m'en vais lui donner son paquet.

(Il sort.)

HENRI.--Oh çà! mes braves, par Notre-Dame, vous vous êtes bien battus; et vous aussi, Peto, et vous aussi, Bardolph. Vous êtes aussi des lions, vous vous êtes sauvés par instinct; vous ne voudriez pas mettre la main sur le prince légitime. Oh! non, fi donc!

BARDOLPH.--Ma foi, je me suis sauvé, moi, quand j'ai vu les autres se sauver.

HENRI--Oh çà! dites-moi à présent, sans plaisanterie, comment se fait-il que l'épée de Falstaff soit si ébréchée?

PETO.--Pardieu, il l'a ébréchée avec son poignard, et a dit que sur son honneur il n'y avait plus de bonne foi en Angleterre, s'il ne parvenait pas à vous persuader que cela s'était fait dans le combat; et il nous a engagés à faire comme lui.

BARDOLPH.--Oui, comme encore de nous frotter le nez avec de l'herbe tranchante, pour le faire saigner et en barbouiller nos habits, et jurer que c'était du sang d'honnêtes gens. Je puis bien dire que j'ai fait ce que je n'avais pas fait depuis sept ans; car je rougis d'entendre parler seulement de ses monstrueuses inventions.

HENRI.--Oh! misérable, tu dérobas un verre de vin d'Espagne il y a dix-huit ans et tu fus pris sur le fait, et depuis ce temps-là tu as toujours rougi ex tempore. Tu avais pour toi le fer et la flamme, et cependant tu t'es sauvé! Dis-moi quel était ton instinct pour cela?

BARDOLPH.--Milord, voyez-vous ces météores? apercevez-vous ces feux?

HENRI.--Oui.

BARDOLPH.--Que croyez-vous que cela annonce?

HENRI.--Un foie chaud et une froide bourse.

BARDOLPH.--Rage et fureur, milord, à le bien prendre.

HENRI.--Non, si on te prend bien, la corde. (Rentre Falstaff.) Voilà notre maigre Jack qui revient; voilà notre squelette décharné. Eh bien, ma douce créature rembourrée de coton, combien y a-t-il que tu n'as vu ton genou?

FALSTAFF.--Mon genou? À ton âge, Henri, je n'avais pas la taille aussi grosse que la serre d'un aigle. Je me serais glissé dans la bague d'un alderman. Ah! ne me parlez pas de vivre dans les soupirs et les chagrins; cela vous gonfle un homme comme un ballon.--Il y a de maudites nouvelles par le monde: sir Jean Bracy venait ici de la part de votre père; il faut que vous vous rendiez à la cour dès le matin. Ce maudit fou du Nord, Percy, et cet autre Gallois qui a donné la bastonnade à Amaimon et a fait cocu Lucifer, qui a forcé le diable de se jurer son vassal sur la croix d'une pique galloise, comment le nommez-vous?

POINS.--Oh! Glendower.

FALSTAFF.--Oui, Owen, Owen; c'est lui-même et son gendre Mortimer, et le vieux Northumberland, et cet Écossais, le plus leste de tous les Écossais, Douglas, qui monte au galop de son cheval une montagne en ligne perpendiculaire.

HENRI.--Celui qui en courant à toute bride tue un moineau au vol d'un coup de pistolet.

FALSTAFF.--Précisément, vous l'avez touché.

HENRI.--Mieux qu'il n'a jamais touché le moineau.

FALSTAFF.--Tenez, ce drôle-là a du sang dans les veines, il ne se sauvera pas.

HENRI.--Et quel autre drôle es-tu donc, toi, de le louer si fort pour savoir bien courir?

FALSTAFF.--À cheval, coucou; mais à pied, il ne bougera jamais d'un seul pas.

HENRI.--Si fait, Jack, par instinct.

FALSTAFF.--Ah! j'en conviens, par instinct. Eh bien, il est donc là aussi avec un certain Mordake, et encore un millier de bonnets bleus. Worcester s'est sauvé secrètement cette nuit. La barbe de ton père a blanchi de toutes ces nouvelles-là. On peut acheter des terres à présent à aussi bon marché que du maquereau moisi.

HENRI.--Ainsi donc, si le mois de juin est chaud, et que cette bouffée de guerre se prolonge, il est probable que nous aurons les filles, comme les clous de fer à cheval, au cent.

FALSTAFF.--Par la messe! mon garçon, tu dis vrai; il y a apparence que le commerce ira bien pour nous de ce côté-là! Mais dis-moi donc, Hal, n'as-tu pas horriblement peur? À toi qui es l'héritier présomptif, aurait-on pu te trouver dans le monde trois autres ennemis de la sorte de ce démon de Douglas, ce salpêtre de Percy, et ce satan de Glendower? N'as-tu pas horriblement peur? N'as-tu pas le frisson dans le sang?

HENRI.--Pas un brin, sur ma foi. Il me faudrait pour cela un peu de ton instinct.

FALSTAFF.--Oh! tu seras horriblement grondé demain, quand tu te présenteras devant ton père. Allons, par amitié pour moi, prépare une réponse.

HENRI.--Voyons, mets-toi à la place de mon père, et examine-moi sur les particularités de ma vie.

FALSTAFF.--Veux-tu? Volontiers. Cette chaise sera mon trône, ce poignard mon sceptre, et ce coussin ma couronne.

HENRI.--On prendrait ton trône pour un escabeau, ton sceptre d'or pour un poignard de plomb, et ta précieuse et riche couronne pour la triste tonsure d'une tête chauve.

FALSTAFF.--C'est bien; mais pour peu qu'il te reste une étincelle de la grâce, tu vas être ému.--Donnez-moi un verre de vin d'Espagne, afin que cela me fasse paraître les yeux rouges, et qu'on puisse croire que j'ai pleuré; car il faut que je parle en homme transporté de douleur, et je veux le faire sur le ton du roi Cambyse.

HENRI.--Fort bien! Voilà ma révérence.

FALSTAFF.--Et voici mon discours.--Écartez-vous, seigneurs.

L'HOTESSE.--Voilà une excellente scène, en vérité!

FALSTAFF, à l'hôtesse.--Ne pleurez pas, charmante reine; car c'est en vain que coulent vos larmes.

L'HOTESSE.--Oh! voyez donc ce père, comme il soutient bien son rôle!

FALSTAFF.--Pour l'amour de Dieu, lords, emmenez ma triste épouse, car les pleurs obstruent les écluses de ses yeux.

L'HOTESSE.--Oh! à merveille! Il fait aussi bien qu'aucune de ces canailles d'acteurs que j'aie jamais vus.

FALSTAFF.--Paix là, bonne dame Pinte; paix, chauffe-cervelle.--Henri, je m'étonne non-seulement de la manière dont tu passes ton temps, mais encore de la compagnie que tu fréquentes; car bien que la camomille pousse d'autant plus vite qu'elle est plus foulée aux pieds, cependant la jeunesse est d'autant plus vite usée que plus on la gaspille. Je te crus mon fils en partie sur la parole de ta mère, et en partie d'après ma propre opinion; mais surtout un maudit trait que tu as dans les yeux, et ta sotte manière de laisser tomber la lèvre inférieure, m'en sont une bonne garantie. Si donc tu es mon fils, voilà le point. Pourquoi, étant mon fils, te fais-tu ainsi montrer au doigt? Le brillant soleil des cieux doit-il faire l'école buissonnière, et aller se nourrir de mûres sauvages? Ce n'est pas là une question à faire. Un fils d'Angleterre doit-il devenir un filou, un coupeur de bourses? Voilà la question.--Il y a une chose, Henri, dont tu as souvent entendu parler, et que beaucoup de gens de notre pays connaissent sous le nom de poix; cette poix, suivant le rapport des anciens auteurs, est une chose qui se lie: il en est de même de la compagnie que tu fréquentes. Car, Henri, dans ce moment je ne parle pas dans le vin, mais dans les pleurs; ni dans la joie, mais dans la colère; ni en paroles seulement, mais par mes gémissements; et cependant tu as un homme de bien que j'ai souvent remarqué dans ta compagnie, mais je ne sais pas son nom.

HENRI.--Quelle sorte d'homme est-ce, sous le bon plaisir de Votre Majesté?

FALSTAFF.--C'est un homme de bonne mine, ma foi, et de corpulence, qui a l'air gai, l'oeil gracieux et un port des plus nobles. Je crois qu'il peut avoir quelque cinquante ans, ou, par Notre-Dame, tirant vers soixante.... Je me le rappelle maintenant; son nom est Falstaff. Si cet homme était un débauché, il me tromperait bien, car, Henri, je vois la vertu dans ses yeux. Si donc l'arbre peut se connaître par le fruit, comme le fruit par l'arbre, alors je le déclare hautement, il y a de la vertu dans ce Falstaff; conserve-le et bannis tout le reste. Or, dis-moi à présent, méchant vaurien, dis-moi, qu'es-tu devenu depuis un mois?

HENRI.--Est-ce là parler en roi?--Prends ma place; je vais faire le rôle de mon père.

FALSTAFF.--Quoi! me déposséder?--Si tu le fais la moitié aussi gravement, aussi majestueusement, en paroles et en matière, pends-moi par les talons comme un lapin écorché.

HENRI.--A la bonne heure: je me mets là.

FALSTAFF.--Et moi ici. Jugez, messieurs.

HENRI.--Oh çà! Henri, d'où venez-vous?

FALSTAFF.--Mon noble seigneur, d'Eastcheap.

HENRI.--Les plaintes que j'entends faire de toi sont bien graves.

FALSTAFF.--Ventrebleu! seigneur, elles sont fausses.--Oh! je vous en ferai voir long pour un jeune prince.

HENRI.--Quoi! tu jures, enfant pervers? A dater de ce jour, ne lève jamais les yeux sur moi; je te retire avec colère mes bonnes grâces. Il y a un démon qui te hante sous la figure d'un gros vieux corps d'homme, une espèce de tonneau est ton compagnon. Pourquoi fais-tu ta société de ce magasin d'humeurs, de ce coffre à mangeaille, de cette créature animale, de cette loupe d'hydropisie, de cette énorme tonne de vin d'Espagne, de cette valise de tripes, de ce boeuf gras rôti le pudding dans le ventre, de ce doyen du vice, de cette iniquité en cheveux gris, de ce père pendard, de cette vieille frivolité? A quoi est-il bon? à goûter le vin d'Espagne et à le boire. Que le voit-on faire avec grâce et propreté? rien autre chose que couper un chapon et le manger. Quelle science a-t-il? pas d'autre que la ruse. En quoi rusé? en coquinerie seulement. En quoi coquin? en tout. En quoi honnête? en rien.

FALSTAFF.--Je voudrais que Votre Altesse n'allât pas plus vite que je ne peux la suivre. Que veut-elle dire en ceci?

HENRI.--Ce scélérat abominable, corrupteur de jeunesse, ce Falstaff, ce vieux satan à barbe grise.

FALSTAFF.--Seigneur, je connais l'homme.

HENRI.--Je le sais bien que tu le connais.

FALSTAFF.--Mais de dire que je connais plus de mal en lui qu'en moi-même, ce serait dire plus que je ne sais. Qu'il soit vieux (et je l'en plains bien), ses cheveux blancs en font foi; mais qu'il soit (sauf votre révérence) un suborneur de filles, c'est ce que je nie absolument. Si le vin d'Espagne sucré est une offense, Dieu veuille avoir pitié des pécheurs! Si c'est un crime d'être vieux et gai, je connais plus d'un vieux cabaretier de damné. Si pour être gras l'on est haïssable, alors les vaches maigres de Pharaon sont dignes d'être aimées. Non, mon bon seigneur, bannis Peto, bannis Bardolph, bannis Poins; mais pour l'aimable Jack Falstaff, le bon Jack Falstaff, l'honnête Jack Falstaff, le vaillant Jack Falstaff, et d'autant plus vaillant qu'il est le vieux Jack Falstaff, ne le bannis point de la société de ton Henri, non, ne le bannis point de la société de ton Henri. Si tu bannis le gros Jack, autant bannir le reste de l'univers.

HENRI.--Je le bannis; je le veux.

(On frappe. Sortent l'hôtesse, François et Bardolph.)

(Bardolph rentre en courant.)

BARDOLPH.--Oh! milord, milord, le shérif est à la porte avec la plus monstrueuse garde...

FALSTAFF.--Va-t'en, drôle!--Achevez la pièce; j'ai bien des choses à dire en faveur de ce Falstaff.

(L'hôtesse rentre précipitamment.)

L'HOTESSE.--O Jésus! mon prince, mon prince!

FALSTAFF.--Allons, allons, le diable monté à cheval sur un chalumeau? De quoi s'agit-il?

L'HOTESSE.--Le shérif et toute la garde sont à la porte; ils viennent pour faire la visite de la maison. Les laisserai-je entrer?

FALSTAFF.--Entends-tu, Hal? Ne prends donc pas une bonne pièce d'or pour une fausse. Tu es foncièrement fou, sans qu'il y paraisse.

HENRI.--Et toi, naturellement poltron, sans instinct.

FALSTAFF.--Je renie votre major.--Si vous voulez renier aussi le shérif, soit, sinon laissez-le entrer. Si je ne fais pas autant qu'un autre homme à la charrette, la peste soit de mon éducation; et j'espère bien aussi, au moyen de la corde, être aussi vite étranglé qu'un autre.

HENRI.--Va te cacher derrière la tapisserie.--Vous autres, montez là-haut. A présent, mes maîtres, un visage honnête et une bonne conscience.

FALSTAFF.--J'ai vu le temps que j'avais l'un et l'autre; mais ce temps-là est passé: c'est pourquoi je vais me cacher.

(Tous sortent excepté Henri et Poins.)

HENRI.--Faites entrer le shérif. (Entrent le shérif et un voiturier.) Eh bien, monsieur le shérif, que me voulez-vous?

LE SHÉRIF.--D'abord, monseigneur, veuillez me pardonner. La clameur publique et toutes les apparences accusent quelques hommes qui sont dans cette maison.

HENRI.--Quels hommes?

LE SHÉRIF.--Il y en a un bien connu, mon gracieux seigneur, un homme gros et gras.

LE VOITURIER.--Oh! gras comme beurre.

HENRI.--L'homme que vous désignez, je vous assure, n'est point ici; car, moi qui vous parle, je lui ai donné une commission à faire à l'heure qu'il est. Mais, shérif, je te donne ma parole que d'ici à demain l'heure du dîner, je l'enverrai pour te répondre, à toi ou à qui il appartiendra, sur tout ce dont il pourra être accusé. Ainsi, permettez que je vous prie à présent de vous retirer.

LE SHÉRIF.--C'est ce que je vais faire, mon prince. Voilà deux honnêtes gens qui dans ce vol ont perdu trois cents marcs.

HENRI.--Cela peut être. S'il a volé ces hommes-là, il en sera responsable. Ainsi, adieu.

LE SHÉRIF.--Bonsoir, mon noble seigneur.

HENRI.--Je crois que c'est bonjour, n'est-ce pas?

LE SHÉRIF.--En effet, mon prince, je crois qu'il peut être deux heures du matin.

(Le shérif et le voiturier s'en vont.)

HENRI.--Ce graisseux coquin est aussi connu que le dôme de Saint-Paul: appelez-le.

POINS.--Falstaff!--Il dort profondément derrière la tapisserie et ronfle comme un cheval.

HENRI.--Écoutez avec quel effort il tire sa respiration.--Fouillez dans ses poches!--(Poins fouille dans ses poches.) Eh bien, qu'as-tu trouvé?

POINS.--Rien que des papiers, milord.

HENRI.--Voyons un peu ce que c'est. Lis-les.

POINS.--

        Item, un chapon.                              2 sh.   2d.
        Item, sauce                                   0       4
        Item, vin d'Espagne.                          5       8
        Item, anchois et vin d'Espagne après souper   5       8
        Item, pain, un demi-penny                     0       1

HENRI.--O l'infâme! rien qu'un demi-penny de pain pour cette odieuse quantité de vin d'Espagne! Garde soigneusement le reste; nous lirons cela plus à loisir: laissons-le là dormir jusqu'au jour. J'irai à la cour dans la matinée.--Il nous faudra tous partir pour la guerre, et j'aurai soin de te procurer quelque poste honorable. Quant à ce gros maraud, je le ferai placer dans l'infanterie, une marche d'un quart de mille le tuera. Je ferai rendre l'argent volé avec usure.--Viens me trouver de bonne heure dans la matinée. Et sur ce, bonjour, Poins.

POINS.--Bonjour, mon bon seigneur.

(Ils partent.)

FIN DU DEUXIÈME ACTE.

ACTE TROISIÈME

SCÈNE I

A Bangor.--La maison de l'archidiacre.

Entrent HOTSPUR, WORCESTER, MORTIMER ET GLENDOWER.

MORTIMER.--Ces promesses sont belles: nos partisans sont sûrs, et notre début présente les plus belles espérances.

HOTSPUR.--Lord Mortimer,--et vous, cousin Glendower, voulez-vous que nous nous asseyions?--et vous aussi, mon oncle Worcester.--Malédiction! j'ai oublié la carte.

GLENDOWER.--Non: la voici. Assieds-toi, cousin Percy, assieds-toi, mon bon cousin Hotspur: toutes les fois que Lancaster parle de vous sous ce nom, son visage pâlit; et poussant un soupir, il vous souhaite le ciel.

HOTSPUR.--Et à vous l'enfer, toutes les fois qu'il entend prononcer le nom d'Owen Glendower.

GLENDOWER.--Je ne peux l'en blâmer: lors de ma naissance, le front du firmament se remplit de figures enflammées et de signaux brûlants, et à l'instant où je vins au monde, les immenses fondements de la terre tremblèrent comme un poltron.

HOTSPUR.--Eh bon! ne fussiez-vous jamais né, la chatte de votre mère eût-elle simplement fait ses chats, le globe n'en aurait pas moins tremblé dans ce moment-là.

GLENDOWER.--Je vous dis que la terre trembla quand je naquis.

HOTSPUR.--Et je dis, moi, que si vous supposez que ce soit de peur de vous, la terre et moi nous ne nous ressemblons guère.

GLENDOWER.--Le ciel était tout en feu, et la terre a tremblé.

HOTSPUR.--Eh bien, la terre aura tremblé de voir le ciel en feu, et non pas de terreur de votre naissance. Souvent la nature malade lance d'étranges éruptions; souvent la terre en travail est pressée et tourmentée d'une sorte de colique causée par les vents désordonnés que renferment ses entrailles. En s'efforçant de sortir, ils secouent cette vieille bonne dame de terre, et jettent à bas les clochers et les tours couvertes de mousse. Sans doute qu'à votre naissance notre grand'mère la terre, souffrant de cette incommodité, se sera agitée de douleur.

GLENDOWER.--Cousin, il est bien des hommes de qui je ne souffre pas ces sortes de contradictions.--Permettez-moi de vous répéter encore qu'à ma naissance le front des cieux s'est couvert de figures enflammées, que les chèvres sont descendues des montagnes, et que les grands troupeaux ont épouvanté les plaines de leurs étranges clameurs. Tous ces signes m'ont annoncé comme un être extraordinaire, et tous les événements de ma vie démontrent que je ne suis pas dans la classe des hommes vulgaires. Quel homme parmi les vivants, de tous ceux qu'enferme la mer qui gronde autour des rivages, de l'Angleterre, de l'Ecosse et des terres de Galles, peut se vanter de m'avoir jamais appelé son élève, ou de m'avoir enseigné à lire? Trouvez-moi un simple fils de femme qui puisse me suivre dans les pénibles sentiers de la science, ou m'accompagner dans la recherche de ses profonds secrets?

HOTSPUR.--Je crois bien qu'il n'est point d'homme qui parle mieux le gallois.--Je vais dîner.

MORTIMER.--Finissez, cousin Percy; vous le rendrez fou.

GLENDOWER.--Je puis appeler les esprits du fond de l'abîme.

HOTSPUR.--Et moi aussi je le peux, et il n'y a pas un homme qui ne le puisse; mais viendront-ils quand vous les appellerez?

GLENDOWER.--Et je puis vous apprendre, cousin, à commander au diable.

HOTSPUR.--Et moi, cousin, je puis vous apprendre à faire honte au diable en disant la vérité; dites la vérité, et vous ferez honte au diable. Si vous avez le pouvoir de l'évoquer, faites-le venir ici, et je jure bien que j'aurai le pouvoir, moi, de le faire enfuir de honte. Oh! tant que vous vivrez, dites la vérité, et vous ferez honte au diable.

MORTIMER.--Allons, allons, finissons tous ces inutiles bavardages.

GLENDOWER.--Trois fois Henri Bolingbroke a levé une armée pour m'attaquer, et trois fois je vous l'ai renvoyé des rives de la Wye et de la sablonneuse Severn sans avoir pu porter une seule botte, et battu des orages.

HOTSPUR.--Sans bottes et par le mauvais temps encore! Comment diable aura-t-il fait pour ne pas gagner la fièvre?

GLENDOWER.--Allons, voici la carte. Ferons-nous par tiers, comme nous en sommes convenus, le partage de nos droits?

MORTIMER.--L'archidiacre a déjà tracé avec une parfaite égalité les limites des trois parts. L'Angleterre, depuis la Trent et la Severn jusqu'ici, au sud et à l'est, m'est assignée pour mon lot. Toute la partie de l'ouest, et le pays de Galles au delà des rives de la Severn et toutes les terres fertiles comprises entre ces limites, sont à Owen Glendower. Et à vous, cher cousin, tout le reste vers le nord, à partir de la Trent. Déjà nos trois traités de partage sont dressés. Après les avoir mutuellement scellés, opération qui peut être terminée ce soir, demain, cousin Percy, vous, et moi et le bon Worcester, nous partirons ensemble pour aller rejoindre votre père, et les troupes écossaises, au rendez-vous qui nous est donné à Shrewsbury. Mon père Glendower n'est pas prêt encore, et nous n'aurons pas besoin de son secours d'ici à quatorze jours.--(A Glendower.) Dans cet intervalle, vous aurez eu le temps de rassembler vos vassaux, vos amis et les gentilshommes de votre voisinage.

GLENDOWER.--Je vous aurai rejoints avant ce temps, milords, et vos dames viendront sous mon escorte. Il faut en ce moment leur échapper adroitement et sans leur dire adieu; car il y aurait un déluge de répandu quand vos femmes et vous auriez à vous dire adieu.

HOTSPUR.--Il me semble que ma portion au nord, depuis Burton jusqu'ici, n'égale pas les vôtres en étendue. Voyez comme cette rivière vient par ici me faire un crochet dans mes terres et m'en couper les meilleures, une énorme demi-lune, un angle prodigieux. Je veux que le courant soit coupé en cet endroit. Les ondes claires et argentées de la Trent couleront ici dans un nouveau canal uni et droit; elle ne serpentera plus dans ce profond détour, pour me venir voler un si riche coin de terre.

GLENDOWER.--Elle ne serpentera plus? Elle serpentera, il le faut bien. Vous voyez que c'est là son cours.

MORTIMER.--Oui, mais remarquez donc comme elle continue et revient sur moi de l'autre côté pour vous élargir de même, me retranchant sur ce point là tout autant qu'elle vous ôte sur l'autre.

WORCESTER.--Sans doute, mais vous pouvez, sans qu'il en coûte fort cher, couper ici la rivière; et en regagnant du côté du nord cette pointe de terre, la faire ainsi couler tout droit et sans détours.

HOTSPUR.--Je veux qu'il en soit ainsi; cela ne coûtera pas cher.

GLENDOWER.--Et moi, je ne veux pas qu'on change son cours.

HOTSPUR.--Vous ne le voulez pas?

GLENDOWER.--Non, et vous ne le ferez pas.

HOTSPUR.--Qui me dira non?

GLENDOWER.--Qui? ce sera moi.

HOTSPUR.--Tâchez donc que je ne l'entende pas. Parlez gallois.

GLENDOWER.--Je sais parler anglais, milord, et tout aussi bien que vous; car j'ai été élevé à la cour d'Angleterre, et très-jeune encore j'ai arrangé pour la harpe, et très-agréablement, une quantité de chansons anglaises, et j'ai su ajouter à la langue d'utiles ornements, mérite qu'on n'a jamais remarqué en vous.

HOTSPUR.--Vraiment, je m'en félicite de tout mon coeur. J'aimerais mieux être chat et crier miaou, que d'être un de vos ouvriers en vers de ballades. J'aimerais mieux entendre grincer un chandelier de cuivre ou une roue mal graissée gratter son essieu; cela m'agacerait moins les dents, beaucoup moins que tous ces diminutifs de poésie: elles ressemblent à l'allure forcée d'un poulain qu'on dresse.

GLENDOWER.--Allons, on vous changera le cours de la Trent.

HOTSPUR.--Oh! je ne m'en embarrasse guère. J'en donnerai, quand on voudra, trois fois autant à l'ami de qui j'aurai à me louer; mais en fait de marché, voilà comme je suis, je chicanerais sur la neuvième partie d'un cheveu. Les articles sont-ils dressés? Partons-nous?

GLENDOWER.--La lune est belle; vous pouvez partir la nuit. Je vais presser le rédacteur pendant ce temps, et vous, préparez vos femmes à votre départ.--Je crains que ma fille n'en perde la raison, tant elle aime passionnément son cher Mortimer!

(Il sort.)

MORTIMER.--Fi, cousin Percy! pouvez-vous contrarier ainsi mon père.

HOTSPUR.--Je ne peux m'en empêcher. Il me met quelquefois en colère, quand il vient me parler de la taupe et de la fourmi, de l'enchanteur Merlin et de ses prophéties, et d'un dragon, et d'un poisson sans nageoires, d'un grillon aux ailes rognées, d'un corbeau dans la mue, d'un lion couchant, d'un chat dansant, et de tout ce ramas de folies qui me mettent hors de sens, je vous le dis de bonne foi. La nuit dernière il m'a tenu au moins neuf heures entières à faire l'énumération des noms des diables qu'il a pour laquais. Je lui disais: Hom, et fort bien, continuez; mais je n'en ai pas écouté un mot. Oh! il est aussi ennuyeux qu'un cheval éreinté, ou une femme qui gronde; pis qu'une maison où il fume.--Oui, j'aimerais mieux vivre de fromage et d'ail, dans un moulin bien loin, que de faire bonne chère dans quelque maison de plaisance que ce fût de toute la chrétienté, s'il fallait l'avoir là à me parler.

MORTIMER.--Croyez-moi, c'est un digne gentilhomme, extrêmement instruit, et qui possède de singuliers secrets; vaillant comme un lion, merveilleusement affable, et aussi généreux que les mines de l'Inde. Voulez-vous que je vous dise, cousin? il fait le plus grand cas de votre caractère, et il fait même violence à sa nature pour fléchir lorsque vous contrariez ses idées; oui, je vous le proteste. Je vous garantis qu'il n'est pas d'homme sous le ciel qui eût pu le provoquer comme vous avez fait, sans s'exposer au châtiment et au danger. Mais ne recommencez pas souvent, je vous en supplie.

WORCESTER.--En vérité, milord, vous vous obstinez beaucoup trop à la contradiction; depuis que vous êtes arrivé, vous en avez assez fait pour pousser sa patience à bout. Il faut absolument, milord, que vous appreniez à vous corriger de ce défaut. Quelquefois il annonce de la grandeur, du courage, du feu, et voilà le plus grand éloge qu'on en puisse faire. Mais souvent il décèle une opiniâtreté furieuse, un défaut d'éducation, un manque d'empire sur soi-même, de l'orgueil, de la hauteur, de la présomption et du dédain; et le moindre de ces vices, dès qu'un gentilhomme en est possédé, lui fait perdre les coeurs; et laisse derrière soi une souillure qui ternit l'éclat de ses autres qualités, et leur dérobe les louanges qu'elles méritent.

HOTSPUR.--Fort bien, me voici à l'école; Que vos bonnes manières vous fassent prospérer!--Je vois venir nos femmes, faisons nos adieux.

(Rentrent Glendower avec lady Mortimer, et lady Percy.)

MORTIMER.--Voilà ce qui me dépite et m'impatiente à mourir. Ma femme ne sait pas dire un mot d'anglais, ni moi un moi de gallois.

GLENDOWER.--Ma fille pleure, elle ne veut point se séparer de vous; elle veut aussi se faire soldat et aller à la guerre.

MORTIMER.--Mon bon père, dites-lui qu'elle et ma tante Percy nous suivront de