Car un pays sans passé est un pays sans avenir...

 
Mythologie
 
 

 

 

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Histoire romaine, par Dion Cassius

Fragments des livres VI à XXXVI

4 - Sylla

 

Sylla fait abattre les arbres de l'Académie et du Lycée

 

CCXCIX. Pendant que Sylla assiégeait le Pirée, la plupart de ses machines de guerre se brisèrent sous leur propre poids, ou furent consumées par le feu que les ennemis lançaient sans cesse. Les matériaux commençant à manquer pour en construire d'autres, Sylla porta la main sur les bois sacrés. Il coupa les arbres de l'Académie, qui de tous les jardins des faubourgs était le plus riche en arbres, et fit abattre aussi ceux du Lycée.

 

Il enlève les trésors sacrés d'Épidaure et d'Olympie

 

CCC. Sylla, pressé par le besoin d'argent, enleva les trésors les plus saints de la Grèce et se fit apporter d'Épidaure et d'Olympie les offrandes les plus belles et les plus précieuses. II écrivit aussi aux Amphictyons de Delphes qu'il serait bon que les trésors d'Apollon lui fussent envoyés, parce qu'ils seraient plus en sûreté sous sa garde, ou qu'il les rembourserait intégralement, s'il en faisait usage.

 

Parallèle entre les anciens généraux romains et Sylla

 

CCCI. Quant au tonneau d'argent qui restait encore, les bêtes de somme ne pouvaient le transporter à cause de son poids et de sa grandeur. Les Amphictyons, forcés de le mettre en pièces, rappelaient tantôt le souvenir de Titus Flamininus et de Manius Aquilius, tantôt celui de Paul-Émile. Le premier chassa Antiochus de la Grèce, et les deux autres battirent les rois de Macédoine. Cependant ils s'abstinrent de porter sur les temples une train sacrilége : ils y déposèrent même de nouvelles offrandes, et ils en rehaussèrent l'éclat et la majesté.
Mais ces généraux commandaient à des hommes bien disciplinés et qui avaient appris à exécuter en silence les ordres de leurs chefs. La loi était leur règle : avec une âme royale, simples dans leur vie, renfermant leurs dépenses dans les limites raisonnables qui leur étaient assignées, ils regardaient comme plus honteux de flatter les soldats que de craindre les ennemis. Du temps de Sylla, au contraire, les généraux, redevables du premier rang à la violence et non au mérite, forcés de tourner leurs armes les uns contre les autres plutôt que contre les ennemis, étaient réduits à courir après la popularité. Chargés du commandement, ils prodiguaient l'or pour procurer des jouissances à une armée dont ils payaient cher les fatigues : ils rendaient leur patrie vénale, sans y prendre garde, et se faisaient eux-mêmes les esclaves des hommes les plus pervers, pour soumettre à leur autorité ceux qui valaient mieux qu'eux. Voilà ce qui chassa Marius de Rome et ce qui l'y ramena contre Sylla ; voilà ce qui fit de Cinna le meurtrier d'Octavius, et de Fimbria le meurtrier de Flaccus.
Sylla fut la principale cause de ces maux; lui qui, pour séduire les soldats enrôlés, sous d'autres chefs et les attirer sous ses drapeaux, répandit l'or à pleines mains dans son armée. Aussi eut-il besoin de sommes considérables pour entraîner à la trahison les soldats des autres et pour corrompre les siens; mais surtout pour assiéger le Pirée.

 

Portrait d'Aristion

 

CCCII. Aristion, chargé de la défense d'Athènes, était un composé de corruption et de cruauté : tous les vices et toutes les mauvaises qualités de Mithridate s'étaient réunis et confondus dans son âme. Dans cette crise suprême, .il fut comme un fléau mortel pour une ville qui avait auparavant échappé à mille guerres, à mille tyrannies, à mille séditions. Le médimne de blé s'y vendait alors mille drachmes, les assiégés avaient pour toute nourriture le parthénium qui croissait autour de la citadelle, leurs chaussures ou quelques huiliers en cuir, ramollis dans l'eau bouillante ; et Aristion passait les journées entières à boire et à manger, lançant des sarcasmes et des plaisanteries contre les ennemis. Il vit avec indifférence la lampe consacrée à Minerve s'éteindre faute d'huile, et envoya un demi-setier de poivre à la prêtresse qui lui demandait un demi-setier de blé. Enfin il dispersa à coups de flèches les sénateurs et les prêtres, qui le suppliaient d'avoir pitié d'Athènes et de traiter avec Sylla.

 

Conduite de Sylla envers les Athéniens

 

CCCIII. Sylla avait assiégé et subjugué les Athéniens , qui s'étaient déclarés pour Mithridate: peu s'en fallut qu'il ne détruisît leur ville de fond en comble, pour se venger des affronts qu'il avait reçus pendant le siège ; mais quelques bannis d'Athènes et les sénateurs romains qui étaient dans son camp, le déterminèrent à arrêter le carnage. Après quelques mots d'éloge en l'honneur des Athéniens d'autrefois, il dit qu'il faisait grâce à ceux de son temps en faveur de leurs pères, au grand nombre en faveur du petit et aux vivants en faveur des morts.

 

Caractère d'Hortensius

 

CCCIV. Hortensius était un général éminent et très versé dans l'art de la guerre.

 

Sylla arrête ses soldats dans leur fuite

 

CCV. Dans le combat contre l'armée de Mithridate, les Romains furent mis en fuite. Sylla des cendit de cheval, saisit un étendard et s'élança sur l'ennemi, à travers les fuyards, en s'écriant : "Je vais échanger une fuite et une vie honteuses contre un glorieux trépas. Quant à vous, mes compagnons d'armes , si quelqu'un vous demande où vous avez abandonné Sylla, souvenez-vous de répondre : à Orchomène." A ces mots, par un sentiment de honte et par la crainte de leur général, les soldats revinrent sur leurs pas et battirent l'ennemi.

 

Fimbria indispose les soldats contre Flaccus

 

CCCVI. A l'arrivée de Flaccus à Byzance, Fimbria, son lieutenant, excita une révolte contre lui : c'était un homme prêt à tout oser, d'une témérité excessive, avide d'acquérir de la renommée , n'importe à quel prix, et détracteur de tous ceux qui valaient mieux que lui. Aussi, affectant alors, comme depuis son départ de Rome, un grand désintéressement et beaucoup de dévouement pour les soldats, il se concilia leur affection et les indisposa contre Flaccus. Il y parvint sans peine ; parce que Flaccus, dont la cupidité était insatiable, peu content de s'approprier divers avantages accidentels, cherchait à gagner même sur la nourriture des soldats et détournait à son profit le butin, qu'il regardait toujours comme son bien.

 

Accusations de Fimbria contre Flaccus

 

CCCVII. Flaccus, arrivé auprès de Byzance avec Fimbria, lui ordonna, ainsi qu'aux soldats, de camper .hors des murs et entra seul dans la ville. Fimbria saisit cette occasion pour l'accuser d'avoir reçu de l'argent des Byzantins. II le décriait et répétait souvent que Flaccus mènerait dans Byzance une vie de délices, tandis que lui et les soldats resteraient sous les tentes, exposés aux rigueurs de l'hiver. Les soldats courroucés s'élancent dans la ville, tuent plusieurs habitants qui leur opposent de la résistance, et se dispersent dans les maisons.

 

Fimbria est forcé de partir pour Rome

 

CCCVIII. Flaccus menaça Fimbria, à la suite d'un différend que celui-ci avait eu avec le questeur, de le renvoyer à Rome malgré lui. Fimbria irrité lança quelques sarcasmes contre Flaccus, qui lui ôta le commandement. Forcé de partir, à son très grand, regret, il se rendit auprès des soldats campés autour de Byzance, comme pour faire ses adieux, leur demanda des lettres pour Rome et se plaignit d'être indignement traité. En même temps, il les engagea à se souvenir de ce qu'il avait fait pour eux et à se tenir sur leurs gardes ; donnant ainsi à entendre que Flaccus leur tendait des piéges. Quand il vit que ses paroles étaient bien accueillies, que les soldats se montraient pleins de dévouement pour lui et de défiance envers Flaccus, il monta sur un lieu élevé, les aigrit encore davantage par diverses accusations contre Flaccus, et alla jusqu'à dire qu'il les trahirait pour de l'argent : aussi chassèrent-ils Thermus, qui leur avait été imposé pour chef.

 

Cruauté de Fimbria

 

CCCIX. Fimbria fit périr beaucoup de citoyens, non pour une cause juste ou dans l'intérêt de Rome; mais par colère et par cruauté. En voici la preuve : un jour il avait fait dresser plusieurs pieux pour y attacher ceux qui devaient être mis à mort, après avoir été battus de verges. Le nombre des pieux fut beaucoup plus grand que celui des hommes condamnés à mourir : Fimbria donna l'ordre d'arrêter quelquesuns des spectateurs et de les attacher aux pieux qui n'étaient pas encore occupés, afin qu'aucun ne parût inutile.

CCCX. Après s'être emparé d'Ilion, le même Fimbria massacra autant de citoyens qu'il put, sans épargner personne, et livra presque toute la ville aux flammes. Cependant il s'en était rendu maître, non de vive force, mais par un subterfuge. Après avoir loué les habitants au sujet de la députation qu'ils avaient envoyée à Sylla, il leur dit qu'ils pouvaient traiter avec ce général aussi bien qu'avec lui-même, attendu qu'ils étaient romains l'un et l'autre ; puis reçu dans la ville, comme chez des amis, il commit les excès que j'ai racontés.

 

An de Rome 669

Archelaüs engage Sylla à faire la paix avec Mithridate ; conditions imposées par Sylla ; les bons procédés de celui-ci envers Archélaüs le rendent suspect

 

CCCXI. Archélaüs engageait Sylla à faire la paix avec Mithridate. Sylla se rendit à ses instances ; les clauses du traité furent celles-ci : Mithridate abandonnera l'Asie et la Paphlagonie ; il cédera la Bithynie à Nicomède et la Cappadoce à Ariobarzane ; il payera deux mille talents aux Romains et leur livrera soixante et dix vaisseaux garnis d'airain, complètement armés. Sylla, de son côté, assurera à Mithridate la possession, du reste de ses États et le proclamera l'allié du peuple romain.
Après cette convention, Sylla traversa la Thessalie et la Macédoine pour gagner l'Hellespont, emmenant avec lui Archelaiis qu'il entourait d'égards. Celui-ci étant tombé dangereusement malade auprès de Larisse, Sylla suspendit sa marche et le soigna, comme si Archélaüs avait été un de ses officiers ou un des généraux romains. Ces bons procédés le firent accuser de n'avoir point loyalement combattu à Chéronée : d'autres soupçons s'élevèrent contre lui, parce qu'ayant rendu la liberté aux amis de Mithridate, qui étaient ses prisonniers, il n'avait fait mourir qu'Aristion, l'ennemi d'Archélaüs ; mais surtout, parce qu'il avait donné dix mille pléthres de terre, dans l'île d'Eubée, à ce Cappadocien et l'avait inscrit au nombre des amis et des alliés du peuple romain.

 

Colère de Sylla, en apprenant que Mithridate n'accepte point les conditions qu'il lui a imposées

 

CCCXII. Les députés de Mithridate, arrivés auprès de Sylla, annoncèrent qu'il acceptait les autres conditions ; mais ils demandèrent que la Paphlagonie ne lui fût point enlevée : quant aux vaisseaux, ils soutinrent qu'il n'avait pris aucun engagement. "Que dites-vous, s'écria Sylla indigné ? Mithridate revendique la Paphlagonie et me refuse ses vaisseaux, lui que je croyais devoir tomber à mes genoux, si je lui laissais la main droite qui a fait périr tant de Romains. Certes il tiendra un tout autre langage, lorsque je serai arrivé en Asie : maintenant, inactif à Pergame, il peut parler tout à son aise de cette guerre qu'il n'a pas vue."  Les ambassadeurs, saisis de crainte, gardèrent le silence; mais Archélaüs adressa des prières à Sylla, lui prit la main et versa des larmes, pour adoucir sa colère. Enfin il obtint d'être envoyé à Mithridate, en s'engageant à le faire souscrire à toutes les conditions s'il n'y parvenait pas, il se donnerait la mort.

 

Entrevue de Sylla et de Mithridate à Dardanus

 

CCCXIII. Sylla eut une entrevue avec Mithridate à Dardanum, dans la Troade. Le roi du Pont avait amené avec lui deux cents vaisseaux garnis de rames, vingt mille fantassins pesamment armés et six mille cavaliers : Sylla n'avait que quatre cohortes et deux cents cavaliers. Au moment où Mithridate s'avança vers lui et lui offrit la main, Sylla lui demanda, s'il voulait terminer la guerre aux conditions qu'Archélaüs lui avait communiquées.

 

La paix conclue avec Mithridate les soldats romains

 

CCCXXIV. Après avoir fait la paix avec Mithridate, Sylla le réconcilia avec les rois Nicomède et Ariobarzane. Mithridate livra soixante et dix vaisseaux et un grand nombre d'archers; puis il se disposa à faire voile vers le Pont; mais la paix conclue par Sylla irrita ses soldats. Ils s'indignaient de voir un roi, qui leur était odieux plus que tout autre et qui avait fait périr en un seul jour cent cinquante mille de leurs concitoyens en Asie, quitter, tout chargé d'or et de dépouilles, une contrée qu'il avait pillée et accablée d'impôts pendant quatre ans. Sylla remarqua leur mécontentement et dit, pour se justifier, qu'il n'aurait pu soutenir simultanément la guerre contre Fimbria et contre Mithridate, s'ils s'étaient réunis.

 

Excès commis à Rome par Cinna et par Carbon

 

CCCXV. A Rome Cinna et Carbon méconnaissaient toutes les lois, et se montraient pleins de violence coutre les citoyens les plus illustres : pour échapper à cette tyrannie, plusieurs se retirèrent dans le camp de Sylla, comme dans un port, Bientôt il y eut autour de lui une apparence de sénat romain.

 

Métellus embrasse le parti de Sylla

 

CCCXVI. Vaincu par Cinna , Métellus se déclara pour Sylla et lui fut très utile : comme il avait une grande réputation de piété et de justice, plusieurs citoyens, même du parti contraire, persuadés que Métellus ne s'était pas rallié à Sylla inconsidérément, mais parce que sa cause était réellement la plus juste et la plus favorable aux intérêts de la patrie, se réunirent â Sylla et à Métellus.

 

An de Rome 671

La foudre tombe sur le Capitole

 

CCCXVII. La foudre étant tombée sur le Capitole, les oracles Sibyllins furent consumés, ainsi que beaucoup d'autres objets.

 

Pompée dans le Picenum

 

CCCXVIII. Pompée était fils de Strabon : Plutarque l'a mis en parallèle avec Agésilas de Lacédémone. Ne pouvant supporter le joug des hommes qui gouvernaient Rome, il se rendit dans le Picenum, de sa propre autorité; quoiqu'il n'eût pas tout à fait l'âge viril. Protégé par le souvenir de son père, qui avait exercé le commandement dans ce pays, il rassembla un corps de troupe, se créa une puissance indépendante, et il espérait s'illustrer avec ses seules ressources ; mais il se réunit à Sylla, et, quelque modestes qu'eussent été ses débuts, il ne lui resta pas inférieur : bien loin de là, sa gloire prit un grand accroissement, comme l'atteste le surnom qui lui fut décerné.

 

An de Rome 672

Sylla confie son armée à Lucrétius Ofella

 

CCCXIX. Sylla confia son armée â un chef qui ne s'était distingué, ni comme général, ni d'aucune autre manière. Il avait pourtant auprès de lui une foule d'hommes d'une expérience et d'une habileté consomées, qui avaient embrassé sa cause dès le principe et qu'il avait trouvés jusqu'alors d'une fidélité à tout épreuve, dans les circonstances les plus critiques. Avant ses victoires, il recherchait leur concours et savait mettre à profit leurs services ; mais lorsque son espérance de gouverner en maître fut près de se réaliser, il ne fit plus d'eux aucun cas, et aima mieux accorder sa confiance à des hommes pervers qui ne se recommandaient ni par l'éclat de la naissance, ni par aucun mérite.
Sylla agissait ainsi dans la persuasion que de tels hommes seraient prêts si seconder tous ses desseins, même les plus blâmables : il pensait qu'ils se montreraient fort reconnaissants pour le moindre bienfait et ne s'attribueraient jamais aucune action ni aucune résolution. Les citoyens de mérite, au contraire, loin de s'associer à ses entreprises, les condamneraient: ils exigeraient des récompenses proportionnées à leurs services, les recevraient comme une chose due, sans témoigner aucune reconnaissance, et revendiqueraient, comme leur propre ouvrage, toutes les actions et toutes les résolutions.

 

Sylla vainqueur des Sammites ; changement dans ses moeurs

 

CCCXX. Sylla vainquit les Samnites: couvert de gloire jusqu'à ce jour, la renommée de ses exploits et la sa gesse de ses résolutions, son humanité, sa piété envers les Dieux l'élevaient bien au-dessus de tous les Romains. Chacun reconnaissait que son mérite lui avait donné la Fortune pour auxiliaire ; mais après cette victoire, il s'opéra chez lui un tel changement, qu'on ne saurait dire s'il faut attribuer au même homme les actions qui la précédèrent et celles qui la suivirent : tant il est vrai, à mon avis, qu'il ne put supporter son bonheur. II se permit ce qu'il avait reproché aux autres pendant qu'il était faible; il alla même plus loin, et fit des actions plus barbares. Sans doute il avait toujours eu le désir de les commettre ; mais ce désir se révéla dès que Sylla fut puissant : aussi plusieurs pensèrent-ils que le pouvoir suprême fut la principale cause de sa méchanceté.
A peine eut-il vaincu les Samnites et crut-il avoir mis fin à la guerre (ce qui restait à faire n'était rien à ses yeux), qu'il se montra tout à fait différent de lui-même. Il laissa en quelque sorte Sylla hors des murs, sur le champ de bataille, et fut plus cruel que Cinna, que Marius et que tous ceux qui vinrent après lui. Jamais il ne traita aucun des peuples étrangers qui lui avaient fait la guerre, comme il traita alors sa patrie : on eût dit qu'elle aussi avait été soumise par ses armes.
Ce jour même, il envoya à Préneste les têtes de Damasippe et de ses complices, avec ordre de les attacher à des poteaux, et fit mettre à mort, comme s'il les avait domptés par la force, un grand nombre d'hommes qui s'étaient rendus volontairement. Le lendemain, il convoqua le sénat dans le temple de Bellone, comme s'il eût voulu lui présenter l'apologie de quelques-uns de ses actes, et il ordonna aux prisonniers de se réunir dans la ferme publique, comme s'il avait eu l'intention de les inscrire sur les rôles de l'armée ; puis il fit massacrer tous ces prisonniers à la fois par d'autres soldats.Plusieurs habitants de Rome, qui se trouvèrent mêlés avec eux, eurent le même sort : quant aux sénateurs, Sylla leur adressa lui-même les paroles les plus amères.

 

Massacre des prisonniers près du temple de Bellone

 

CCCXXI. Le massacre des prisonniers ne poursuivait pas moins alors son cours par l'ordre de Sylla. Comme il s'exécutait près du temple de Bellone, un bruit confus, de longues lamentations, des gémissements, des voix plaintives arrivaient jusqu'au palais du sénat. Les Pères conscrits étaient livrés à une vive inquiétude, causée par la barbarie de Sylla dans ses paroles et dans ses actions : ils .pressentaient qu'ils n'étaient plus loin d'être frappés eux-mêmes. En proie à une double douleur dans le même moment, le désir d'être enfin affranchis de tant d'alarmes faisait envier à plusieurs le sort de ceux qui déjà périssaient hors du temple; mais la mort des sénateurs fut ajournée : on égorgea tout le reste, et les cadavres furent jetés dans le Tibre. La cruauté de Mithridate, qui fit massacrer en un seul jour tous les Romains dispersés en Asie, avait paru affreuse : elle n'était presque plus rien, quand on la comparait avec le nombre des victimes immolées alors par Sylla, et avec le genre de leur mort.
Là ne s'arrêta pas le mal : semblables aux feux qui servent de signaux pendant la nuit, ces massacres en provoquèrent d'autres à Rome, dans la campagne et dans toutes les villes de l'Italie. Sylla lui-même et ses partisans poursuivaient de leur haine un grand nombre de citoyens ; mais cette haine, vraie chez les uns, était simulée chez les autres. Ils voulaient, en imitant sa cruauté, prouver qu'ils lui ressemblaient et rendre son amitié plus stable, En se montrant différents de leur maître, ils auraient craint qu'il ne les soupçonnât de condamner ses actes, et par là de s'exposer à quelque danger. Ils égorgeaient les riches et tous ceux qu'ils voyaient avoir sur eux quelque supériorité ; ceux-ci par envie, ceux-là à cause de leurs richesses. Dans ce nombre furent même compris beaucoup de citoyens qui n'avaient jamais embrassé aucun parti, et dont le seul crime était de se distinguer par leur mérite, par leur naissance ou par leur fortune. Il n'y eut plus de sauvegarde pour personne contre les hommes revêtus de quelque pouvoir et résolus à fouler aux pieds la justice.

 

An de Rome 673

Proscriptions de Sylla

 

CCCXXII. Voilà de quels malheurs Rome était accablée. Qui pourrait raconter les violences et les outrages prodigués aux vivants ? Les femmes, les enfants des familles les plus nobles et les plus considérées furent souvent traités comme des prisonniers de guerre. Ces violences étaient révoltantes ; cependant ceux qui n'en étaient pas alors atteints les trouvaient supportables, à cause de leur ressemblance avec ce qu'ils avaient déjà souffert eux-mêmes. Elles ne suffirent point à Sylla, qui ne pouvait se contenter de ce que d'autres avaient fait. Il se laissa donc entraîner par le désir de ne point connaître d'égal dans l'art de varier le meurtre, comme s'il y avait quelque mérite à ne le céder à personne. Même en cruauté ; et, chose jusqu'alors sans exemple, il afficha sur un album les noms de ses victimes.
Rien, du reste, ne fut changé à ce qui se faisait auparavant : ceux qui n'étaient pas portés sur cet album ne furent point pour cela hors de danger. Sylla y inscrivit un grand nombre de vivants ; il y inscrivit aussi beaucoup de morts, pour tranquilliser leurs bourreaux. Ainsi, ce genre de proscription ne différait en rien de l'ancien, et il révoltait tous les coeurs par sa cruauté et par son étrange nouveauté. Les tables fatales étaient exposées, comme l'album sénatorial, ou comme le catalogue officiel de l'armée. Tous ceux qui venaient incessamment dans la place publique, accouraient vers ces tables et les lisaient avec avidité, dans l'espoir de recueillir quelque bonne nouvelle ; mais les uns trouvaient leurs parents au nombre des proscrits ; quelques autres s'y trouvaient eux-mêmes. Alors ils étaient frappés de terreur, comme il arrive dans un malheur imprévu : plusieurs, trahis par leur émotion, furent mis à mort.
Personne, excepté les amis de Sylla, ne fut plus en sûreté. Approchait-on de l'album, c'était une curiosité coupable ; n'en approchait-on pas, c'était une marque de mécontentement. Lisait-on les listes, ou demandait-on quels noms y étaient inscrits, c'était assez pour être soupçonné de chercher des renseignements pour soi-même ou pour ses amis : ne les lisait-on point, ne demandait-on aucun renseignement, c'était s'exposer à être regardé comme un ennemi de Sylla et de ses partisans, et par là encourir leur haine. Les larmes, le rire étaient sur-le-champ traduits en crime capital : beaucoup de citoyens perdirent la vie, non pour une parole ou pour une action défendues par Sylla ; mais parce qu'ils avaient l'air triste, ou pour avoir souri. Ainsi les physionomies étaient curieusement épiées : il n'était permis à personne de pleurer un ami, ou de se réjouir du malheur d'un ennemi : l'oser, c'était une insulte punie de mort. Les surnoms eux-mêmes causèrent à plusieurs de grands embarras ; car ceux qui ne connaissaient pas les proscrits appliquaient leurs surnoms à qui ils voulaient, et un grand nombre de citoyens furent ainsi mis à mort pour d'autres. De là une grande confusion; parce que les uns donnaient au hasard le premier nom venu à ceux qu'ils rencontraient ; tandis que les autres soutenaient qu'ils ne s'appelaient pas ainsi.
Ceux-ci périssaient, sans savoir qu'ils étaient condamnés à mourir ; ceux-là le sachant. La mort les atteignait partout : point de lieu profane, point de lieu sacré, qui offrît un abri ou un asile. Cependant ceux qui étaient tués sur-le-champ, avant de connaître l'arrêt suspendu sur leur tête, ou en même temps qu'ils en avaient connaissance, trouvaient du moins un allégement dans le bonheur de n'avoir pas eu à trembler d'avance. Ceux, au contraire, qui connaissaient d'avance leur malheur et se cachaient, avaient mille maux à souffrir : ils n'osaient sortir de leur retraite dans la crainte d'être arrêtés, ni s'y tenir renfermés, de peur d'être trahis. La plupart furent livrés par leurs proches ou par leurs amis les plus intimes, et mis à mort. Ainsi donc , l'attente tourmentait non seulement ceux qui étaient inscrits sur l'album fatal; mais encore tous les autres citoyens.

CCCXXIII. Les têtes de tous ceux qui avaient été mis à mort, n'importe en quel endroit, étaient transportées dans le forum de Rome et exposées à la tribune aux harangues : alors, autour de ces têtes, se passaient les mêmes scènes que devant les tables de proscription.

 

Sylla se fait donner le surnom d'Heureux

 

CCCXXIV. Sylla ordonna qu'on lui donnât le surnom d'Heureux. On raconte qu'un jour, pendant un combat de gladiateurs, la sueur de l'orateur Hortensiius, Valérie, passant derrière Sylla, appuya sa main sur lui et enleva un léger flocon de sa robe. Sylla s'étant retourné : «Ne craignez rien, général, lui dit-elle ;  seulement je veux, moi aussi, avoir une petite part de votre bonheur." Il fut si charmé de ces paroles, qu'il l'épousa peu de temps après : Métella était déjà morte.

 

Après la mort de Marius, Sylla poursuit avec acharnement les partisans de son rival

 

CCCXXV. Sylla et Marius avaient excité des troubles civils et opprimé la république. Après la mort de Marius, Sylla poursuivit ses adversaires avec tant d'acharnement, que cette mort parut changer la tyrannie, plutôt que la détruire. Il déploya contre eux une cruauté excessive et finit par faire périr la plupart de ceux qui possédaient des richesses ou des terres, afin de les donner à ses amis. Aussi Quintus, citoyen d'une naissance illustre, d'un caractère doux et modéré, qui ne s'était jamais déclaré pour aucun parti, s'écria, dit-on, en se voyant contre toute attente sur la liste des proscrits : "Malheureux que je suis ! mon domaine d'Albe me poursuit."

 

An de Rome 676

Lépidus est nommé consul par l'influence de Pompée ; mot de Sylla à ce sujet

 

CCCXXVI. Lépidus venait d'être nommé consul. Sylla dit à Pompée, qu'il voyait se réjouir de ce choix : "Certes, jeune homme, tu as bien sujet de te féliciter d'avoir par ton zèle fait préférer Lépidus même à Catulus, c'est-à-dire, l'homme le plus insensé au meilleur des citoyens! Mais, il est temps de songer aux moyens de tenir tête à un adversaire que tu as rendu puissant."
Ces paroles de Sylla furent comme une prophétie. Bientôt Lépidus se montra plein d'insolence dans l'exercice du consulat et se déclara l'ennemi de Pompée.

 

Ambassade des Crétois à Rome

 

CCCXXVII. Les Crétois avaient envoyé une ambassade aux Romains, dans l'espoir de renouveler les anciens traités : ils comptaient aussi sur leur reconnaissance parce qu'ils avaient laissé la vie au questeur et aux soldats ; mais les Romains se montrèrent plus irrités de ce que le questeur et les soldats avaient été faits prisonniers, que reconnaissants de ce qu'on ne les avait pas mis à mort. Ils ne gardèrent aucune mesure dans leur réponse, et ils exigèrent que les Crétois leur remissent tous les prisonniers, tous les transfuges et des Mages. Ils exigèrent, en outre, qu'une somme considérable, que les vaisseaux de guerre et les citoyens les plus influents leur fussent livrés; et, sans attendre une réponse de l'île de Crète, ils y envoyèrent, sur-le-champ un des deux consuls, avec ordre de se faire remettre tout ce qu'ils avaient demandé, et de déclarer la guerre aux Crétois, s'ils refusaient, comme cela devait arriver. Et comment un peuple qui n'avait point voulu traiter dès le principe, alors qu'on n'exigeait rien de semblable et qu'il n'avait remporté aucun avantage, aurait-il pu, après la victoire, se soumettre à de si nombreuses et à de si dures conditions ? Les Romains avaient prévu le refus des Crétois, et comme ils se doutèrent que les ambassadeurs chercheraient à corrompre certains hommes avec de l'argent, pour empêcher l'expédition, un sénatus-consulte défendit à tous les citoyens de leur prêter la moindre somme.

 

An de Rome 685

Métellus part pour la Crète

 

CCCXXVIII. Les consuls tirèrent au sort, et la guerre contre les Crétois échut en partage à Hortensius ; mais comme il aimait le séjour de Rome et le barreau, où il éclipsait les orateurs de son temps, à l'exception de Cicéron, il céda volontiers le commandement de l'armée à son collègue et resta à Rome. Métellus s'embarqua donc pour la Crète et fit ensuite la conquête de toute cette île.

 

An de Rome 686

Il fait la conquête de cette île

 

CCCXXIX. {lacune} ... Métellus n'épargna personne. Avide de dominer, il attaqua les Crétois, quoiqu'ils eussent traité avec lui : en vain invoquèrent-ils la foi jurée ; Métellus n'en tint aucun compte et se hâta de les accabler de maux, avant l'arrivée de Pompée. Octavius, qui était en Crète sans armée (car il y avait été envoyé non pour faire la guerre, mais pour recevoir les villes dans l'alliance du peuple romain), resta dans l'inaction. Cornelius Sisenna, gouverneur de la Grèce, se rendit bien en Crète, aussitôt qu'il apprit ce qui s'y passait, et engagea Métellus à épargner les habitants ; mais il ne fit rien contre lui, quoique ses conseils fussent restés impuissants. Métellus dévasta plusieurs parties de cette île et leva des contributions dans Éleuthéra, après s'en être emparé par trahison : cette ville était défendue par une tour en briques, d'une grandeur extraordinaire, et presque imprenable ; ruais les traîtres ne cessèrent de l'arroser avec du vinaigre, pendant la nuit; en sorte qu'il fut facile de la renverser. Ensuite Métellus prit Lappa d'emblée , quoique cette ville fût la résidence d'Octavius. Il ne fit aucun mal à ce général ; mais il mit à mort tous les Ciliciens qui étaient avec lui.
Indigné de la conduite de Métellus, Octavius ne resta plus dans l'inaction. Il prit le commandement de l'armée placée auparavant sous les ordres de Sisenna, qui était mort de maladie, et secourut les opprimés. Lorsque leurs maux eurent été réparés, il se rendit à Hiérapytna auprès d'Aristion et s'unit à lui pour faire la guerre ; car Aristion avait alors quitté Cydonia et s'était emparé d'Hiérapytna, après avoir remporté une victoire sur Lucius Bassus, qui avait fait voile contre lui. Pendant quelque temps, Octavius et Aristion se soutinrent dans cette place ; mais, Métellus s'étant mis en marche contre eux, ils l'abandonnèrent et s'embarquèrent. Assaillis par une tempête, qui les jeta sur les côtes, ils perdirent une grande partie de leurs soldats. Dès lors rien n'empêcha plus Métellus de faire la conquête de l'île tout entière : c'est ainsi que furent subjugués les Crétois, libres jusqu'à ce jour et qui n'avaient jamais eu de maître étranger. Cette expédition valut à Métellus le surnom de Creticus ; mais il ne put orner son triomphe ni de Panarès, ni de Lasthènes qui était aussi son prisonnier. Pompée, avec l'aide d'un tribun qu'il avait gagné, les avait enlevés d'avance sous prétexte que, d'après la convention, ce n'était pas à Métellus, mais à lui-même qu'ils s'étaient soumis.

 
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